Un parcours singulier
Jai
été le témoin de larrivée dEliane
Larus à Paris en 1968. Venue sur un coup daudace, avec
juste ce quil faut en poche pour se loger et se nourrir sommairement,
elle connaît des premiers jours difficiles. Sérieusement
handicapée, elle marche avec peine.
Et puis la fortune tourne : la jeune provinciale qui lhéberge,
elle aussi montée dans la capitale depuis peu, la
met en rapport avec une lointaine relation. Dune chambre de bonne
où lon se serre à quatre pour oublier le froid,
Larus se trouve accueillie pour un soir dans lappartement dun
jeune savant américain rue de la Bûcherie.
Robert Williams,
chercheur en physique, vit là confortablement avec sa jeune épouse
française et leur bébé. Les fenêtres souvrent
sur les toits de Notre-Dame. Dominique est dotée dune figure
de madone épanouie ; Bob a sur lil une mèche
dadolescent attardé...
Ce couple providentiel
proposera le lendemain à leur invitée de rester encore
une journée, et la seconde nuit écoulée, réalisera
quil éprouve déjà pour elle une vive amitié.
Lautre appartement de létage, dont les Williams disposent
aussi, sera désormais le sien.
Jai connu ces jours extraordinaires, où trois caractères
eurent tant de pensées communes que le bonheur dun seul
comblait les deux autres.
Suggérée par Larus à cause de la différence
de fortune, une stratégie est bientôt mise au point : elle
ne partagera les repas des Williams que deux jours par semaine. Ceux-ci
contourneront la règle en consommant ces jours-là les
plats les plus recherchés !
Cette quiétude durera trente jours : le temps pour Eliane de
trouver un meublé dans le 20ème arrondissement où
elle aménagera un atelier et une chambre pour son fils resté
jusque-là dans les Deux-Sèvres. Lendroit est mesquin,
un buffet grotesque flanqué de deux tours carrées envahit
lespace ; Eliane lappelle : La cathédrale...
La vie devient à nouveau difficile : il faut se chauffer en reconstituant
des bûches à partir des cageots récupérés
sur le sol du marché qui sinstalle deux fois par semaine
au pied de limmeuble.
Elle shabituera peu à peu aux repas sommaires, à
lodeur électrique du métro, aux visages fermés
des passants, aux jeunes gens qui mendient. Ce dénuement est
peut-être lorigine des sujets quelle peint - comme
autant dantidotes - à ce moment-là : scènes
de chimérique opulence, voyages fantasmagoriques, enfants dans
des intérieurs ensoleillés ?
Quelques jours après son installation rue Belgrand, Dominique
Williams, la soupçonnant de lui cacher sa véritable condition,
décrète que les cadeaux de son récent mariage encombrent
ses placards, organise une vente-party dune semaine
et lui fait vendre ses premières peintures.
Un peu plus tard, descendant par hasard une rue du 8ème arrondissement,
Larus arrête son regard sur un tableau exposé dans la lumière
dune vitrine. Une femme un peu excentrique, qui se trouve être
lauteur du tableau, parle avec le patron de la galerie. Oubliant
sa timidité, Eliane entre pour dire au peintre son intérêt.
Intriguée par ses questions pertinentes le peintre lui demande
ce quelle fait. Larus répond quelle peint elle aussi.
Par une coïncidence encore plus improbable que sa présence
dans le 8ème, elle a en poche une enveloppe contenant quelques
photos développées le matin même. La femme les observe
consciencieusement et apostrophe le patron : Il faut exposer cette
peinture-là !. Circonstance heureuse, Georges Lefeuvre
nest pas vraiment représentatif des galeristes rive droite
dalors : le surlendemain, la peinture de Larus - dont le nom nest
pas connu de plus de vingt personnes - est effectivement accrochée
à ses cimaises entre les tableaux de Lapicque et ceux de Raoul
Dufy. Un collectionneur de Philadelphie achètera les deux natures
mortes quelques jours plus tard.
Mais la galerie de la rue de Miromesnil ne va pas tarder à fermer,
et Eliane réalisera vite que cette courte aventure ne pouvait
être quexceptionnelle. Une période de purgatoire
commence, qui durera douze ans.
Litinéraire dEliane Larus nest guère
propice à conforter le mythe de lunité, vieille
lune de la critique dart qui oppose souvent identité et
mouvement, conformité et mobilité dune uvre.
Pourtant, en dépit des apparences, les variations de genre qui
caractérisent son uvre, quelles soient nées
du hasard ou de lexpérience, se dirigent toutes dans le
même sens et sordonnent sans mal au sein de son évolution.
Celle-ci est, il est vrai, protéiforme : partie dun épais
relief sur bois suggéré par le désir de matérialiser
la couleur et nourri dune polychromie hardie, elle aboutit onze
ans plus tard dans ses travaux sur carton à une technique en
à-plat dont la couleur appliquée en jus est posée
avec économie sur un support demeurant aux trois quarts vierge.
La pittoresque période des reliefs, moment de générosité
et dabondance, sest effacée aujourdhui au profit
dune facture qui, comportant des tracés graphiques, des
frottis, grattages, et même des transparences, économise
ses moyens pour acquérir de la liberté. Cest une
des raisons pour lesquelles, comme toute démarche créative
et évolutive, laventure picturale de cette artiste est
remarquable.
Entre ces extrêmes, Eliane Larus peint sur le cuivre et le verre,
grave laltuglas, incise la tôle, découpe le bois,
gratte le linoléum, modèle la résine, avec des
variations décriture et de style qui compliqueront la lecture
de luvre mais nauront dautre cause que lassujettissement
conscient de la forme au sujet.
Yen a marre de la B.D. est ainsi brossée avec une sorte
desbroufe. Mexico avec lapplication qui convient aux hommages.
Lusine est reprise trois fois pour exalter lâcreté
des fumées et le poids de lhiver. Les plans géométriques
si simples du Bonhomme au béret accusent son humble anonymat.
Et si les traits balafrés de la Tête mexicaine expriment
mieux que des mots la dureté dune vie, les lignes subtilement
hachurées de Lhélicoptère disent les vibrations
et lentêtement dune machine...
Cependant, le monde dEliane Larus a été longtemps
regardé comme celui de la fête foraine ou du cirque, et
la formule figures clownesques, ainsi quun fil gorgé
dune encre distraite, sest plus dune fois accrochée
à la plume des critiques dart.
Son uvre est en effet déroutante à plus dun
titre. Mais nous verrons que cela nempêche pas les personnages
quelle a imaginés dexister avec force et de montrer
de linvention. Son champ est vaste et ses sujets semblent illimités.
Cela va de Lenfer au Paradis en passant par kobolds et sirènes,
du minéral à lanimé en déclinant rochers,
rivières, plantes, étoiles, hommes, chiens, chats, souris,
bestioles diverses aux formes inattendues et cocasses, aux expressions
touchantes et vraies. Les uns sont définis par une géométrie
ludique remarquablement maîtrisée, les autres par une insolite
humanité. Il sagit dun petit monde en soi, foule
de portraits que la simplicité de leur titre a rendus aussi pathétiques
quétonnamment ordinaires.
Une grande fraîcheur desprit servie par un souci plastique
constant fait dEliane Larus un des rares peintres qui peuvent
encore peindre une maternité sans prêter à sourire.
Les titres quelle donne à ses uvres permettent de
se livrer aisément au jeu des rencontres fortuites. Cela peut
donner ce genre de fantaisie :
En haut de la scène le Petit chef indien enlève dans le
chaos du Paysage menacé La voyageuse sous les yeux ébahis
du Bonhomme fil de fer.
En bas, dans le Paysage aux squelettes, Tina ,effrayée par la
Tête masquée, préfère se jeter dans les bras
incertains du Bonhomme-balance. Tandis que lEnfant aux cheveux
rouillés joue à La marelle dans La maison hantée...
Nous pourrions ainsi nous amuser à linfini - aidés
ou non par des cadavres exquis- en disposant à notre guise les
titres des peintures dEliane Larus. Ce jeu permettrait peut-être
de nous convaincre que malgré la présence dune Venus
au bidon, dun Bonhomme haut comme trois pommes et de plusieurs
Chiens équilibristes, son univers appartient plus à la
poésie quau cirque, et quil y a moins de poésie
sous les vrais chapiteaux que dans ceux imaginés par les peintres,
cinéastes ou écrivains.
Les clowns montrant dordinaire assez peu dinvention dans
la peinture de leur visage, nous oublierons le cirque en lisant ce passage
dune lettre que Jean Dubuffet écrivait à Eliane
Larus le 6 mai 1981 :
Je vois avec plaisir que vos travaux dans lannée
écoulée se sont activement développés et
épanouis. Les belles photographies que vous me communiquez en
témoignent. Elles sont impressionnantes. Une verve très
inventive sy manifeste continuellement, à partir de leur
conception et tout au long de leur exécution. Les peintures qui
les historient sont des plus savoureuses et pleines de trouvailles dans
tous leurs détails. En émane beaucoup démotion
que je ressens fortement...
Vers la fin des
années soixante-dix, alors quelle na quune connaissance
fragmentaire de luvre de Dubuffet et de Chaissac, on reproche
souvent à Eliane Larus dêtre sous leur influence.
Bientôt contrariée autant quintriguée, elle
consulte les livres, est vite saisie par le talent extraordinaire de
ces deux fortes personnalités. Lun est à lévidence
dune culture et dun brio étourdissants; elle voit
en lautre le prince des Singuliers. Elle découvrira plus
tard que Chaissac est lui aussi un homme de culture qui, comme son découvreur,
pense, invente, écrit comme personne. On ne peut nier quil
y ait similitude entre lart de ces deux grands artistes et le
sien. Un long moment son univers vacille. Comme elle ne sait plus quoi
penser, et Gaston Chaissac étant mort depuis longtemps, je lui
conseille alors dentrer en rapport avec Jean Dubuffet.
Cet homme passionné, fin, lucide, va tout de suite la rassurer.
Durant ces années difficiles pendant lesquelles personne ne sintéresse
à elle (ni galeries, ni Salons) Jean Dubuffet va lui écrire,
lencourager, la faire entrer dans la Collection Neuve Invention
du Musée de Lausanne, lui dire avec des mots touchants et superbes
lintérêt quil porte à sa peinture.
Grâce à linventeur du Pisseur à gauche et
de Lourloupe, E. Larus va découvrir lArt brut, formule
créée par lui en 1948 et quil définira plus
tard avec précision, désignant lart des isolés,
des sans grades, des "incultes". Pour Larus, cest art-là,
émouvant et inventif entre tous, semble puiser ses inventions
aux racines du monde.
Elle comprend alors que si on la trop souvent rapprochée
de Dubuffet, de Chaissac, et des Cobra, cest moins pour raison
dinfluence que par coïncidence de sources. Depuis plusieurs
années, pour assurer son quotidien elle passe la plupart de son
temps à faire dessiner des enfants. En retour, ceux-ci lui ont
inconsciemment transmis lune des bases essentielles de lart
de notre temps : la liberté. Avec Dubuffet, Chaissac et les Cobra,
elle a ce point commun important : à la recherche, comme eux,
dune expression primordiale, instinctive, elle a été,
elle aussi, subjuguée par lenfance. Elle fait partie de
ceux qui sont secrètement hantés par cette mélancolie.
Chez certains créateurs, quel que soit le mode dexpression,
la nostalgie de lenfance est le symptôme, la marque dun
talent soutenu. Fellini en est un bon exemple pour le cinéma,
Colette, pour lécriture. Chez quelques peintres - parmi
lesquels se trouvent quelques uns des artistes les plus importants du
siècle - les stigmates sont encore plus évidents. Le regret
dun temps riche en sortilèges et irrémédiablement
perdu est une des clés douloureuses du génie.
Lenfant ne sexprime pas d'une façon confuse seulement
à cause des limites de son vocabulaire et de la précarité
de son jugement, mais aussi parce quil est immergé dans
linexprimable. Pour cela, il est seul - avec le poète et
le saint - à être présent à la réalité
du monde. Avec eux il pourrait oser dire, lors des moments les plus
aigus de ses contemplations : je ne pense pas, donc je suis.
Pour Eliane Larus aussi, lorsque laprès-midi nest
plus assez clair pour la couleur et quelle se saisit dun
carnet à dessin, il sagit de ne plus penser, de faire le
vide, de nêtre attentive quà la réalité
de son geste : ... Tout est à portée de ma main,
le petit verre dencre de Chine, la boite daquarelles. Jentre
en intimité avec moi-même : plus de gestes héroïques
où lon brasse lair avec de grandes gifles de couleur,
plus de corps à corps avec la matière. La petite extase
menvahit doucement. Enfin pacifiée je me laisse aller à
ces tracés légers, à ces taches vivantes : figures
et animaux, têtes sans corps, petites entités, lambeaux
de forme, griffures agacées... Ma mémoire oubliée,
tout vient simplement sans angoisse; le geste est délivré,
libre enfin ! Cest la grande paix du soir, loubli de toute
crainte, de tout effort, moment privilégié des dessins
intimes, des vraies confidences....
Ces dessins-là, venus de la liberté et du silence, réalisés
sous leffet bénéfique de la fatigue, elle les appelle
: dessins de pénombre. On ne sétonnera
pas du fait quils donnent à voir principalement des personnages
et des animaux : Jai besoin de la figure humaine pour exprimer
linconfort que je ressens dans une société constituée
dinnombrables solitudes. Lanimal est là en complément
pour solliciter une forme de tendresse ou dinnocence. Une pensée
me hante depuis longtemps : la perte de linnocence. Je ne veux
pas mes figures naïves mais innocentes. Lauthenticité
des simples mattire; leur fragilité, leurs failles, me
touchent profondément. Cela, je tente de le traduire dans des
portraits comme Portrait de quatsous ou La petite fille au livre.
Parfois un événement particulier me fait réagir;
jessaie de transmettre lémotion que je ressens devant
certains destins. Mais je naime pas trop le tragique, je traite
donc toujours un thème grave par la dérision; ou je me
réfugie spontanément dans limaginaire ou lirrationnel
pour éviter un réalisme trop chargé. Le but essentiel
étant pour moi de communiquer une émotion immédiate.
A propos des portraits, je nai pas le souci du réalisme;
au contraire, jai besoin de prendre du recul, de tout transformer.
Mes visages sont traités à plat, comme des masques privés
de volume. Je cherche une distanciation. Le dessin est précis,
je mefforce de le dégager de lanecdote par une étude
formelle assez poussée. Je travaille sur des matériaux
divers : bois, carton, altuglas, verre, tôle, résine; cela
peut paraître risqué, sujet à dispersion. Pour moi
cest une stimulation; chaque matériau nouveau excite ma
curiosité. Un support inhabituel permet daller plus loin,
vers quelque chose dautre.
Jaime ce qui est ludique et excessif. Le rationnel et le rigoureux
mennuient. Je suis allée vers la découpe pour sortir
des formats établis et découvrir un autre espace. Le bois
me paraît plus vivant que la toile apprêtée; on peut
le percer, jouer avec le relief, le gratter au couteau, faire des ajouts
avec la résine qui se soude aux fibres.
Les bois découpés sur socle présentent toujours
une double face : face positive colorée en relief, face négative
peinte sur fond noir, au dessin et couleurs rudimentaires. On pourrait
y voir lambiguïté, la dualité primitive du
tragique et du comique, de lombre et de la lumière.
Laltuglas ma apporté le plaisir de graver le dessin
à la gouge, de peindre à lenvers et davoir
la surprise des transparences : envers rugueux, face polie, recherche
des contrastes...
La couleur est comme un sentiment amoureux qui peut devenir envahissant,
obsessionnel. Pendant des années je men suis repue copieusement,
utilisant jusquà lor et largent, poussant certains
tons jusquà la luxuriance, chaque peinture nourrissant
ma boulimie jusquà satiété. Depuis peut-être
deux ans je réduis ma palette à deux ou trois couleurs
privilégiées : bleu outremer, jaune de Naples ou rouge
vif, structurées par le noir et le blanc, allant parfois jusquà
une monochromie soutenue par un dessin gratté.
Cette alternance de lexcès à la rigueur mest
nécessaire pour trouver un certain équilibre. Le but final
de tout cela est, au-delà des techniques, de memmener ailleurs;
à moins que ce ne soit à lintérieur de moi-même,
vers quel paradis perdu ? vers quelle enfance retrouvée ?..
(Extrait dune
lettre écrite à Gilbert Lascault en 1988)
Il serait intéressant
de porter attention aux peintres déjà influencés
par les trouvailles dEliane Larus : la petite histoire, les confidences
datelier, expliquent parfois les revirements, les changements
de direction et les coïncidences que notre commune distraction
nous empêche dinterpréter.
Le fait est que la société des beaux-arts saccommode
bien du flou. Dans les catalogues des ventes publiques on confond art
moderne et art contemporain. Ici ou là : phénomène
pictural et tournure décorative, états dâme
et préoccupations purement plastiques, suiveurs et suivis.
Le procédé de la peinture moderne ne consiste-t-il pas
de toute façon - et plus encore que notre vision du monde - à
compliquer la perception de luvre dart ? Dès
1957, en une formule lapidaire, Viktor Chklovski nous propose cette
réflexion capitale : Le procédé de lart
est le procédé de singularisation des objets, un procédé
qui consiste à obscurcir la forme, à augmenter la difficulté
et la durée de la perception.
A ceci sajoute leffet pervers et réducteur de la
mode, propice à lemballement dun mouvement amplifié
jusquà lexcès, et artisan majeur du plagiat.
A limplosion finale ne survivront que les plus inventifs. Et pour
quelques décennies, les virtuoses de la mise en scène
et de la séduction.
Mais Eliane Larus peint comme elle le sent. Cest à dire
avec caractère, sautant allégrement du grave au dérisoire,
du brut au raffiné, du dense au retenu. Supportant mal léchéance
dune exposition, encore moins lidée dune commande.
Jai voulu être peintre pour être libre !
lui arrive-t-il de dire sur le ton dune nette déception
lorsque la pression de lextérieur devient trop forte.
Peu de peintres sont à ce point indifférents à
lidée de la réussite, désinvoltes quant à
la perspective dune possible renommée.
Les pages suivantes
présenteront une vingtaine duvres accompagnée
chacune dune notice. Certaines pièces anciennes navaient
pas encore été reproduites. Les considérations
dordre psychanalytique, philosophique, etc., ont été
écartées pour ne tenir compte que de ce qui est ouvertement
visible : le fait pictural.
Ces études sommaires permettront peut-être de mieux saisir
le souci plastique, souvent mal perçu, mais constamment présent
dans le travail dEliane Larus.
Support obligatoire de lémotion, le fait pictural est une
affaire daccords, de contrastes, doppositions, qui jouent
un rôle important dans notre perception de luvre dart,
sans que nous en soyons toujours conscient. Les peintres sont les premiers
à souligner que pour être bien perçue la peinture
demande, comme complément nécessaire à la sensibilité,
un certain apprentissage du regard. Dans son récent ouvrage Voir
et comprendre la peinture, le peintre Bernard Rancillac énonce
dès la première phrase que si la nature est une donnée
plus ou moins brute, lart est un langage codé.
Savoir comment une uvre sexprime est aussi important que
ce quelle tente de dire. Ce nest pas forcément pour
des raisons narratives que Survage, en son temps, plaçait la
couleur rouge au centre de ses compositions figuratives et que van Gogh,
un demi-siècle plus tôt, accordait les tourbillons du vent
dans les blés aux arabesques des nuages.
Contrairement à ce quon pense trop souvent, la connaissance
ne tue pas lémotion. Porter un regard critique sur une
uvre dart nempêche pas dy être sensible;
ce nest pas parce quon sait comment elle fonctionne quon
lapprécie moins. Au contraire cela permet de laimer
davantage, car la découverte de son originalité formelle
et de son organisation sajoute à notre plaisir. A la fin
de lautomne 1909, et dans un moment de grande lucidité,
Paul Klee écrivait dans son journal : ...Pour ma part,
tout au moins, je mefforcerai de mettre laccent sur une
uvre considérée isolément en tant que telle.
Ce qui ferait un bon tableau, voilà ce que je chercherai à
savoir, et ce qui serait bon dans une telle uvre prise isolément....