Introduction

Il y a bien des années, un soir que je regardais distraitement la télévision, apparut tout à coup à l'écran le visage d'un jeune médecin que l'on interviewait. J'ai été immédiatement fascinée par l'éclat de son regard, par l'énergie qui s'en dégageait mais aussi par sa façon de parler, claire, précise, assurée. J'ai avoué à mon mari que j'aimerais bien connaître cet homme-là un jour. Il plaisanta gentiment. Bien des années ont passé et les hasards de la vie ont fait que j'ai été amenée à rencontrer ce médecin, dont je n'avais pas su retenir le nom. Quand nous avons été présentés, j'ai tout de suite reconnu son regard. J'étais très intimidée, consciente de me trouver face à un homme qui était devenu l'une des personnalités les plus marquantes de notre temps puisque j'avais devant moi le professeur Jean Bernard.
Au fil des rencontres, je découvris que derrière l'autorité du grand patron se cachait un homme très vivant, chaleureux, dont l'esprit était toujours en éveil. Le fréquenter était une fête.
Au moment où j'écris ces lignes, j'ai la chance de le rencontrer régulièrement et d'aborder avec lui de nombreux sujets. Une conversation avec le professeur Jean Bernard n'est jamais banale. Malgré son âge avancé —il entre dans sa quatre-vingt-quinzième année— il n'a pas abandonné cet esprit de recherche, cette exigence de vérité et cette mémoire très sûre qui font de lui un témoin privilégié de la traversée du vingtième siècle. Aussi l'idée m'est-elle venue d'écrire, à ma façon, sa biographie.
Pourquoi rédiger un ouvrage sur Jean Bernard ? N'a-t-il pas suffisamment écrit lui-même pour faire connaître son parcours, son travail, ses idées ? Chez lui, l'oeuvre du médecin apparaît toujours doublée de la réflexion de l'écrivain et il semble que rien d'essentiel n'en demeure caché.
J'aimerais malgré tout transmettre l'atmosphère de nos entretiens, révéler un peu plus l'homme que dissimule parfois la stature intimidante du personnage public. Il m'a paru nécessaire de souligner cette dimension humaine du grand scientifique à l'heure où la médecine semble trop souvent devenue une affaire de technique et de moyens.
Une des choses frappantes qui caractérise cet homme singulier c'est qu'il a su donner à son savoir les dimensions d'une sagesse nourrie par toutes les expériences d'une vie. C'est d'abord en cela qu'il est exemplaire. Et je crois que c'est cet aspect là qui est susceptible de toucher aujourd'hui un vaste public, les jeunes notamment, qui pourraient éventuellement être déconcertés par l'ampleur de l'œuvre.
Cette biographie est sans prétention et non-exhaustive. D'autres, plus qualifiés, se chargeront de faire connaître plus précisément ce que cet homme hors du commun a apporté à la pratique médicale, à la recherche et à la réflexion philosophique.
J'ai cru bon de concevoir ce petit ouvrage comme une promenade dans la vie de Jean Bernard. Comme si elle était un vaste jardin, à l'image de ce parc du Luxembourg qu'il aime tant.
Si, après avoir lu ces quelques pages on a un peu l'impression d'avoir vécu un moment de complicité avec un être exceptionnel et si ce moment donne envie d'en savoir davantage, j'en serais très heureuse.
L'idée vous séduit-elle ? Alors accompagnez-moi rue d'Assas, dans cette rue aux immeubles un peu austères mais si rassurants et dont les pierres sont imprégnées de tant d'histoire.
Passons un portail. Nous y sommes. A chaque visite je retrouve mon trac de la première fois. C'était en 1986, ma main se crispait sur mon sac, mon cœur battait à grands coups dans l'ascenseur qui m'emportait vers les hauteurs du cinquième étage.

Une pression du doigt sur le bouton de la sonnette et le visage souriant de la secrétaire m'accueille. Je patiente un instant dans le petit salon-boudoir qui est pour moi un sas entre deux mondes : celui de la vie ordinaire et celui de l'intelligence et du savoir. Une porte s'ouvre en éventail ; Jean Bernard accompagne son mouvement d'un geste aimable, s'efface pour me laisser passer. Souriant, en costume sombre, je le retrouve toujours égal à lui-même depuis tant d'années et il m'intimide toujours autant. Un clin d'oeil au jardin du Luxembourg, en bas, sous les fenêtres et je me retourne vers mon hôte. L'âge n'a pas de prise sur lui ; à peine si les paupières s'alourdissent comme des rideaux de théâtre au-dessus de ce regard étonnamment brillant et vif. Après quelques brefs échanges de politesse nous nous installons côte à côte, face au magnétophone. Une longue bibliothèque couvre un mur entier et je me plais à penser que les pages de ces livres sont aussi vivantes, à leur façon, que les feuilles des arbres au dehors. A mon esprit se présente naturellement ce vers de Baudelaire : “Là, tout n'est qu'ordre et beauté... ” Notre entretien commence.
Voici les souvenirs d'une vie d'exception grappillés au fil des heures et présentés selon le souhait du professeur Jean Bernard en toute simplicité.
Il m'est arrivé à plusieurs reprises de compléter ma modeste perception de l'homme de science en m'inspirant des livres remarquables dont les titres sont précisés à la fin. La lecture de ces ouvrages sera profitable à tout lecteur curieux de mieux connaître l'homme, le médecin et le chercheur.