L'Enfance et les années de formation
La brume du matin se dissipe dans les frondaisons du Jardin du Luxembourg. Un homme d'allure discrète, en costume sombre et aux cheveux argentés, se promène d'un pas alerte dans les allées où les passants sont encore rares. Il s'arrête, s'assied sur un banc, tire de sa poche un volume de Virgile ou de Rousseau. De temps à autre, il lève les yeux de son livre pour contempler ce décor verdoyant et lumineux, le même qu'il peut observer depuis la fenêtre de son appartement, rue d'Assas. Puis il reprend sa promenade, se remémorant un poème ou une ode mise en musique...
Son regard erre à présent sur la façade du Sénat, si majestueuse. Il y a trois ans déjà, dans ce palais on a fêté ses quatre-vingt-dix ans, à quelques dizaines de mètres du bassin où, jadis, il lançait des bateaux à l'assaut des vaguelettes. Entre deux lieux si proches, toute une existence, si pleine et qui pourtant paraît si brève...
Cette vie commence à Paris, sur la rive droite de la Seine. C'est là, square Saint-Ferdinand, dans le 7ème arrondissement ( aujourd'hui rue du Colonel Moll ), que Jean Bernard est né le 26 mai 1907. Le nouveau-né est un parisien de souche, puisque ses deux parents sont eux aussi natifs de la capitale. Son père, Paul Bernard, est d'origine lorraine ; après ses études à l'Ecole Centrale, il est devenu ingénieur et a épousé Andrée Paraf qui lui a donné trois garçons et une fille.
Le petit Jean ne séjourne pas longtemps sur la rive droite. Il a trois ans lorsque ses parents traversent la Seine pour s'établir sur la rive gauche qui restera son domaine d'élection. Du domicile de la rue de Bagneux il a gardé un de ses premiers souvenirs d'enfance : le son d'une cloche, celle de l'école Saint-Nicolas qui l'éveillait chaque matin. Peut-être est-ce de là que viennent sa ponctualité pointilleuse et son habitude de se lever tôt ?
Durant ces premières années, il passe beaucoup de temps à la maison. A l'époque, les enfants ne vont pas à la maternelle. Les mères font leur éducation et ne les envoient à l'école qu'à l'âge de raison. Son grand plaisir, c'est d'accompagner sa mère au jardin du Luxembourg. Il y a tant à voir, tant à découvrir dès que l'on met le pied dans la rue !.. C'est encore l'époque des voitures hippomobiles. Il se souvient des lourds omnibus tirés par des chevaux. Dans les montées on faisait descendre les voyageurs, seules restant assises les personnes âgées. Quant au jardin du Luxembourg, un des coins de nature les plus civilisés de Paris, il est beau en toutes saisons. L'été, les enfants lancent des voiliers qui vont chavirer sous les retombées d'un jet d'eau devenu pour une heure centre du monde. L'hiver, le bassin se transforme en patinoire et ce sont des dizaines de petites silhouettes encapuchonnées qui tracent dans le froid des arabesques sans fin.
Un autre grand plaisir consiste à faire un tour de manège sur les chevaux de bois. Ils sont redevenus à la mode aujourd'hui, ces manèges. Comme les jeux, comme les rires enfantins, ils n'ont pas d'âge, ils appartiennent à cette partie de notre être que le temps et les modes ne troublent pas.
De cet éternel présent font aussi partie les goûts et les odeurs. Jean Bernard se souvient encore du parfum de cette boisson douce, un peu écoeurante, appelée coco, que sa mère lui achetait à l'échoppe d'une vieille femme vêtue de noir, au visage tout ridé. Elle vendait du coco mais aussi des dragées d'anis très blanches, des jujubes, des réglisses, des sucres d'orge... Un trésor apparemment inépuisable...
D'autres trésors, qui eux non plus ne perdront jamais leur valeur, ce sont les livres...
Le petit Jean a toujours vu sa mère un livre à la main. Elle est belle, intelligente, sensible. Il baigne grâce à elle dans la littérature et la poésie, ce qui le marquera pour toujours. A six ans, il sait lire. Ses auteurs préférés sont Daniel Defoe et Jules Verne.
En 1914, les premiers bruits de guerre rappellent à la famille des souvenirs cruels : la grand mère maternelle de Jean est restée enfermée dans Paris durant le siège de 1870. Comme d'autres parisiens elle a survécu en mangeant du chat et du chien ; après s'être nourrie de la viande des animaux du Parc Zoologique... Pour éviter le retour d'une pareille situation, Jean, ses deux frères, sa soeur et sa mère vont s’installer à Couëron, près de Nantes, où le grand-père dirige une usine. Ils y resteront jusqu'en 1917. C'est à l'époque toute une expédition. Le voyage ne se fait plus en voiture attelée mais en automobile. Comme celle-ci ne dépasse guère le soixante à l'heure, pour aller à Nantes il faut faire étape, dormir en cours de route...
De la guerre, le petit Jean retiendra peu de choses : il apprendra la mort d'un oncle et de deux cousins germains, tués au front. Mais il gardera aussi le souvenir d'un homme qui l'a profondément marqué : son instituteur, Monsieur Joubert, qui dans sa classe unique prenait en charge les enfants de huit à douze ans. C'était un de ces "hussards noirs" de la République qui savait manier l'autorité aussi bien que l'indulgence.
L'intelligence de Jean, cultivée par ce bon maître, s'épanouit et on l'autorise à sauter une classe, comme il était d'usage autrefois et comme on le fait encore aujourd'hui pour les élèves brillants. Il ne suivra pas les cours de la classe de sixième mais une fois par semaine il se rendra à Nantes pour prendre des leçons particulières.
Bientôt, Paul Bernard rejoint sa famille à Nantes.
A la fin de la guerre c'est le retour à Paris. Jean est inscrit en classe de quatrième au lycée Louis-le-Grand. Un jour de novembre, en plein cours de mathématiques, un son puissant et grave fait trembler les vitres : le bourdon de Notre-Dame annonce la formidable nouvelle. Les cloches et les carillons des églises lui répondent aussitôt. Quelques élèves sont déjà debout, prêts à se joindre à la foule qui grossit les rues pour célébrer la fin des combats. C'est le 11 novembre 1918 et c'est l'armistice ! Mais le professeur de mathématiques —un autre de ces hussards noirs si rigoureux— demande le silence et reprend son cours comme si de rien n'était. Une leçon de maîtrise que Jean n'est pas près d'oublier et qui l'a peut-être autant marqué que l'armistice proprement dit.
Cela n'empêche pourtant pas de fêter le retour à la paix. Dès la fin des cours, les élèves se joignent à la marée humaine qui emplit la place de la Concorde. La chape de plomb qui pesait sur le pays semble se soulever, il fait tout reconstruire mais pour les jeunes générations l'avenir apparaît maintenant grand ouvert.
Calme, la vie se déroule entre le lycée et les promenades sur les grands boulevards en compagnie de ses frères et de ses camarades.
Leur jeu préféré consiste à organiser des courses autour du Jardin du Luxembourg : obligation impérative d'en faire trois fois le tour ! L'arrivée est devant le Sénat.
A celle époque, les bancs du jardin sont gratuits mais il faut louer les chaises. Pour les enfants c'est l'occasion de chamailleries sans fin avec les chaisières qui essaient tant bien que mal de faire respecter le règlement. Les frasques des petits sauvageons de l'époque ne vont pas très loin : elles s'achèvent par des courses-poursuites et des rires.
Pourtant un jour le rire de Jean s'éteint brusquement. Il a tout juste treize ans quand en 1920 sa mère disparaît, foudroyée par une crise cardiaque due à un rhumatisme articulaire aigu. A l'époque, cette complication gravissime d'une angine à streptocoque, détruisant les valves cardiaques, n'était pas rare. Elle aujourd'hui pratiquement disparu, grâce aux antibiotiques... Durant la guerre les terribles réalités de la vie lui parvenaient amorties par le milieu familial. Celle-ci le frappe de plein fouet.
Les quatre enfants sont accablés, désorientés. Paul Bernard ressent très durement la perte de son épouse. Pour oublier il s'abrutit de travail. Trop adonné à ses affaires, il demande à sa soeur, vieille fille, de s'occuper des enfants. Bien sûr elle ne remplacera pas la mère disparue mais fera de son mieux pour remplir sa tâche.
Pour Jean, la blessure est profonde ; plus rien n'est clair dans sa tête. Du coup, ses résultats scolaires s'en ressentent. Il redouble sa troisième au lycée, ce qui le replace au niveau de sa classe d'âge. Il se laisse influencer par quelques éléments indisciplinés. Il a notamment pour camarade un élève très chahuteur, le petit Tixier-Vignancourt qui deviendra le célèbre avocat et homme politique. Durant la guerre ils prendront d'ailleurs des positions radicalement opposées.
Même pendant cette période, la passion pour la lecture ne quitte pas le jeune garçon. Il y retrouve sans doute une complicité avec sa mère, par-delà la séparation.
Ainsi, en rentrant du lycée un soir de juin 1921, il s'arrête devant l'étalage d'une librairie qui propose des livres d'occasion : la Maison des Amis des Livres, au numéro 7 de la rue de l'Odéon.
La maîtresse des lieux est une femme imposante, à la tête ronde, aux cheveux courts. Vêtue d'une large jupe de laine crue, elle trône sur une chaise de paille. Jean découvre bientôt que cette aimable matrone permet, contre un modique abonnement, d'emprunter autant de livres qu'on veut.
Pour de nombreuses années il va devenir un client assidu de cette librairie où l'on trouve toutes les nouveautés peu de temps après leur parution.
Il apprendra que la patronne est bien connue : il s'agit d'Adrienne Monnier. Sa boutique est un salon littéraire permanent où se retrouvent les écrivains en vogue.
Au début, intimidé, Jean s'en tient à un rôle d'observateur. Il remarque que les clients se divisent en trois catégories : d'abord les simples amateurs de livres, puis les amis d'Adrienne, lesquels ont accès à une sorte de “ruelle” à l'intérieur de la citadelle. Ensuite, classe intermédiaire entre ces deux extrêmes, les jeunes gens qui se laissent conseiller dans leurs choix, guider dans leurs lectures par cette femme au goût sûr dont la voix est curieusement douce et ferme à la fois.
Jean Bernard a gardé d'elle le souvenir d'une personnalité complexe, autant spirituelle que gourmande, aussi experte en belles lettres qu'en cuisine rustique. Dans ses premiers poèmes, elle-même se définit comme “mi-aristocrate, mi-paysanne” et décrit sa librairie comme une curieuse institution, à moitié ferme, à moitié couvent.
Jean devient un habitué de sa librairie. Il s'y sent à l'aise comme un oiseau apprivoisé. Jusqu'à la fin de la guerre il s'y rendra chaque semaine, parfois même tous les jours. Il y croise de temps en temps Léon-Paul Fargue. Paul Valéry est un familier des lieux. C'est Adrienne qui a édité son " Album de vers anciens " et organisé la première lecture de “La jeune Parque”.
Au fil des ans, c'est toute la fine fleur de la littérature que Jean voit défiler chez Adrienne : Valéry Larbaud, André Gide, Samuel Butler, James Joyce, Jules Romains... Adrienne s'y entend pour faire coexister les tempéraments les plus contraires. Elle accueille Claudel aussi bien que les surréalistes : Aragon, Soupault, Breton... Elle aime les poètes ; Saint-John Perse et Reverdi sont ses familiers. Elle apprécie beaucoup un homme étrange aux airs de charmeur de serpents et qui n'est autre qu'Henri Michaux. C'est dans cet endroit inspiré que Jean Paulhan lit à haute voix ses “Fleurs de Tarbes”. Mais, sans que l'on sache très bien pourquoi, ni Marcel Proust, ni François Mauriac, ni André Maurois n'ont droit de cité en ces lieux...
Cinquante ans plus tard, retrouvant à l'Académie Française André Chamson qui a aussi fréquenté cette librairie magique, Jean Bernard évoquera avec lui la voix inoubliable d'Adrienne Monnier. Selon la curieuse formule de Chamson, cette femme faisait penser, à “une étoile séchée au soleil sur les herbes d'une montagne”...
Les Bernard, durant leur enfance, n'ont pas connu que les seules rues de la capitale. Chaque été, ils partaient en vacances près de Compiègne, dans le village du Vieux Moulin. C'est là, peut-être, que s'est développé chez Jean Bernard ce sentiment de la nature qui l'attachera plus tard à un village charentais et lui inspirera plusieurs poèmes bucoliques.
La campagne, c'est aussi l'endroit idéal pour faire du vélo. Un jour, l'année de ses treize ans, Jean décide avec ses deux frères d'aller jusqu'à Paris à bicyclette. Voilà les trois garçons partis à quatre heures du matin. Mais ils ne vont pas bien loin : après quelques kilomètres une patrouille de gendarmes les arrête pour défaut d'éclairage et les conduit en prison ! Heureusement l'incarcération ne dure pas longtemps : au bout de trois quarts d'heure le jour se lève et les gendarmes n'ont plus aucune raison de retenir les trois enfants qui repartent en direction de Paris. Cet enfermement bon enfant est comme l'annonce d'un autre, celui-là plus sévère, qui aura lieu pendant la guerre. Mais n'anticipons pas... Quant à la bicyclette, c'est aussi pendant l'Occupation allemande que Jean sera amené à l'utiliser fréquemment pour ses consultations. Il découvrira à cette occasion combien le relief de Paris est accidenté !
Mais on ne pense pas alors à une possible nouvelle guerre.
Tout le monde est persuadé que celle de 14-18, comme on a pris l'habitude de l'appeler, était bien “la der des ders”... D'ailleurs, depuis cette boucherie effroyable, une autre calamité a marqué les esprits : l'épidémie de grippe espagnole, survenue aux lendemains de 1918, a fait plus de victimes que les combats ! Pour Jean il est évident que tous les ennemis de l'homme ne portent pas un casque à pointe et que le métier de soldat n'est pas le seul qui permette de protéger ses concitoyens.
Un métier, justement, parlons-en... Pour Jean qui, à dix-sept ans, quitte le lycée Louis le Grand, se pose la question de son avenir.
La famille a déjà tracé sa carrière : il sera ingénieur, polytechnicien ou fera Centrale. Il suivra les traces de son père, lui-même centralien. C'est une sorte de tradition familiale : son grand-père maternel, deux oncles et deux cousins sont polytechniciens... Mais l'hérédité n'est pas toute puissante, et il ne ressent aucun enthousiasme pour cette voie... En fait, il hésite entre deux professions ou, pour mieux dire, entre deux vocations : celle de médecin ou celle d'écrivain. Il connaît par coeur des centaines de vers. Il rêve d'être, lui aussi, poète ou romancier... Enfant, il a écrit deux tragédies —elles ont été perdues plus tard lorsque la police allemande l'a arrêté.
Mais doit-il faire de cette inclination une profession ? Tant d'écrivains végètent dans l'ombre et le besoin. Il en a croisé plus d'un dans la boutique d'Adrienne Monnier. Le soleil de la renommée n'en réchauffe que quelques-uns. A quoi cela sert-il d'empiler dans ses tiroirs des liasses de feuilles que personne ne lira ?.. Tandis qu'un médecin, ne serait-ce qu'un bon généraliste, peut tout de même se rendre utile...
Ainsi, n'étant pas sûr de son talent et craignant d'être un écrivain médiocre, Jean opte finalement pour la médecine.
Pour autant, l'écriture et la littérature ne disparaîtront pas de sa vie. Le nombre et la qualité des ouvrages qu'il publiera en témoignent. Ils ont de quoi rendre jaloux plus d'un plumitif professionnel.
La famille ne s'oppose pas à son choix. Puisque son frère cadet se décide à préparer l'Ecole Centrale, la tradition familiale est respectée...
En 1924, Jean entre donc à la Faculté des Sciences pour y préparer le PCN, certificat d'études physiques, chimiques et naturelles qui introduisent à la médecine. C'est un peu une année de détente entre le bachot et les années de médecine qui exigent un travail intense.
Il se souvient d'avoir étudié en détail l'anatomie de l'escargot, animal pour lequel il a gardé beaucoup de sympathie.
La première année, d'une importance capitale, ne présente pas pour lui de difficultés particulières ; il a l'habitude d'un travail soutenu et régulier.
Les promenades botaniques sont peut-être le moment le plus attendu de cette année d'études. Au printemps, étudiants et étudiantes s'égayent en effet dans les près, non pour batifoler mais pour apprendre à reconnaître les plantes dans leur milieu et à déchiffrer la nature. Au moment de l'examen il faut identifier les plantes contenues dans divers flacons. Mais un garçon de laboratoire soudoyé par les étudiants révèle qu'il suffit de lever les flacons : le nom des plantes est écrit dessous !
L'ambiance est joyeuse. L'énergie et la générosité de la jeunesse poussent les étudiants à réaliser un petit spectacle au bénéfice des Bonnes Oeuvres. A cette occasion, Jean oublie sa timidité pour monter sur scène. Il écrit la plupart des textes de la revue : c'est pour lui l'effort le plus intense de cette première année. Il joue le rôle d'un conférencier racontant “L'histoire du PCN à travers les âges.” Des comparses dispersés dans la salle doivent le huer, monter sur scène pour l'en chasser et donner ainsi le coup d'envoi au spectacle. Mais de nombreux spectateurs, également complices, prennent la défense du jeune conférencier et tentent de chasser les perturbateurs. Il s'ensuit un chahut général avant que le mal-entendu soit dissipé...
En 1925, âgé de dix-huit ans, Jean pénètre pour la première fois dans une salle où sont alités des malades. C'est à l'hôpital Cochin, dans le service d'un professeur éminent : Fernand Vidal.
Est-ce la vue des malades ? la chaleur trop forte ? l'odeur de l'éther ? Le jeune étudiant tombe évanoui. Peut-être sa sensibilité, si vive, a-t-elle vacillé devant l'ampleur de la souffrance ?.. On le ranime, il se ressaisit. L'incident ne se reproduira plus.
A l'époque où Jean Bernard commence ses études de médecine, on se rend à l'hôpital dès le premier jour. Ainsi, des jeunes gens se trouvent-ils brusquement confrontés à la souffrance et à la mort. Jean découvre aussi autre chose qui le choque beaucoup : l'indifférence de la plupart des médecins vis-à-vis de leurs malades. A cette époque, en effet, seuls les pauvres vont à l'hôpital, les riches étant soignés à la maison. Ainsi les médecins, eux-mêmes bourgeois aisés, méprisent-ils souvent les pauvres diables sur lesquels ils exercent leur art. On s'emploie donc fort peu à calmer la douleur, sinon par quelques bonnes paroles. Le malade est plutôt considéré comme un objet d'étude, un cas plus ou moins intéressant qui propose une sorte d'énigme à résoudre. Aussi attache-t-on une grande importance à l'exactitude du diagnostic. Bien sûr on cherche à soigner, à guérir. Mais à guérir le cas plutôt que le malade.
La médecine française s'est ainsi longtemps distinguée par le fait qu'elle ne s'attaquait pas à la souffrance. On a longtemps exagéré les risques du traitement à la morphine. Aujourd'hui, il en va heureusement autrement et les médecins français prescrivent plus couramment des médicaments anti-douleur. Jean Bernard en a fait lui-même l'expérience lors d'un récent accident. Sur son lit d'hôpital, il pouvait régler à volonté le débit d'une pompe à morphine pour calmer ses douleur. Il n'est pas devenu morphinomane pour autant.
Jean apprend donc à l'hôpital les quatre temps de l'examen : inspection, palpation, percussion, auscultation... Il découvre sous leurs aspects multiples les fièvres, les douleurs, les sensations d'oppression...
Ce moment de prise de contact avec le malade sera toujours pour lui essentiel : ce n'est pas une machine en panne que le médecin a devant lui, mais un être humain, un être qui lui ressemble comme un frère.
Il faut être doublement attentionné : entrer en sympathie avec celui ou celle que l'on a en face de soi et déchiffrer à travers ses symptômes l'identité de sa maladie. C'est autant une discipline du coeur qu'une discipline de l'esprit.
Chaque étudiant stagiaire est responsable de quatre lits. Il examine les patients et donne les premiers soins.
Le premier malade auquel se consacre Jean se prénomme Marcel. Il a cinquante ans. Tout de suite, la communication s'établit entre eux. Ce malade, qui s'exprime avec beaucoup de difficultés, se laisse aller à des confidences sur sa vie privée. Il est ouvrier ajusteur aux usines Renault et a dû cesser ses activités à cause d'ennuis cardiaques. Ses jambes sont gonflées, il a le souffle court... Jean l'ausculte et remarque l'alarmante irrégularité de son rythme cardiaque : le cœur de cet homme est aux extrêmes limites de l'épuisement. Soudain Marcel se tait. Il suffoque. Malgré les efforts du jeune stagiaire l'oppression s'accentue. Puis le pouls faiblit. Bientôt le corps du malade ne répond plus aux stimulations. Il faut se rendre à l'évidence : Marcel est mort. Jean reste un moment désemparé devant ce corps dont la vie vient de s'évanouir devant lui. Expérience terrible, toujours vécue par le médecin comme un échec personnel. Il n'oubliera jamais cet instant.
En fait, l'époque où il commence ses études est celle de la “médecine inefficace”, comme il se plaît à la nommer. Les maladies bénignes guérissent toutes seules ; quant aux maladies graves elles sont toutes mortelles.
Le progrès en médecine n'est pas continu et graduel mais procède par à-coups. Depuis l'Antiquité jusqu'au dix-neuvième siècle l'évolution est très lente. Ainsi, l'anesthésie n'a été découverte qu'aux alentours de 1850 par un dentiste américain. Jusque là on utilisait l'alcool, censé troubler suffisamment l'esprit pour faire oublier la douleur.
Or, en quelques années, Jean Bernard voit la médecine révolutionnée par l'usage de nouveaux médicaments. Ainsi en 1933, quatre-vint-quinze pour cent des malades atteints d'érésipèle succombent. En 1938, grâce à quelques comprimés de sulfamides ils survivent tous... En 1951, il connaît la première guérison de méningite tuberculeuse... Il sera l'un des acteurs privilégiés de plusieurs victoires aboutissant à une médecine de plus en plus efficace.
Les stages hospitaliers ont lieu le matin. Après un repas pris sur le pouce, les étudiants courent vers les salles de travaux pratiques d'anatomie, rue de l'Ecole de Médecine. Là, des maîtres —appelés prosecteurs— leur apprennent la dissection.
Jean est très ému lorsqu'il se trouve face à son premier cadavre. Cinq étudiants sont groupés autour du corps : un à la tête, deux aux membres supérieurs, les deux autres identifiant les muscles, les nerfs, les artères, les veines. Comment ne pas penser au fameux tableau de Rembrandt ? Mais en ce début de vingtième siècle, les visages sont plus juvéniles et les blouses blanches ont remplacé les habits noirs. Cependant, l'intensité, la curiosité sont les mêmes.
Peu à peu, avec l'habitude, une sorte d'indifférence s'installe face à ces corps formolés, préparés, deshumanisés. Elle peut même aller jusqu'à une familiarité de mauvais goût : on oublie qu'on a devant soi le cadavre d'une personne humaine.
Dans “La Pierre d'Horeb”, Georges Duhamel évoquant ses propres souvenirs d'étudiant en médecine, décrit un garçon d'anatomie portant une tête dans chaque main et s'en servant pour pousser les portes devant lui... Et qui n'a entendu parler de ces carabins faisant des plaisanteries macabres avec des morceaux de cadavres ?
Sans doute faut-il voir dans cette insensibilité affectée, dans ce goût prononcé pour l'humour noir, un moyen de défense, une résistance à l'horreur trop évidente de la mort... C'est aussi probablement un moyen d'intensifier le sentiment de la vie en présentant d'une manière exacerbée et grotesque sa face tragique.
Après avoir écrit : “Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant”, Montaigne cite les Egyptiens qui “au milieu de leurs festins et parmi leur meilleure chère faisaient apporter l'anatomie sèche d'un corps d'homme mort pour servir d'avertissement aux convives.” Apprendre à regarder la mort, n'est-ce pas le début de toute philosophie, le commencement de toute sagesse ?
Un après-midi par semaine, les étudiants pratiquent l'anatomie microscopique, appelée encore histologie. On étudie des coupes de peau, de foie, de rein... Les microscopes ont beaucoup servi, ils sont bien fatigués et les coupes sont souvent incertaines.
Au cours de la deuxième année, les travaux pratiques de bactériologie, de chimie, de physique, occupent moins les étudiants : ils diminuent au fil des années. Si la présence aux travaux pratiques est obligatoire, les cours sont facultatifs. Pendant toutes ses études médicales, Jean n'a assisté qu'à un seul cours magistral, il consacre la majeure partie de son temps à la préparation des concours hospitaliers.
Lors des stages à l'hôpital, il découvre une réalité qu'il ne soupçonnait pas et qui tout à la fois l'impressionne et le choque : c'est le “cérémonial” de la leçon clinique, avec présentation des malades. Ceux-ci sont traités en simples objets d'étude plutôt que comme des personnes à part entière.
Dans la grande salle de l'hôpital le malade gît sur son lit, à peine couvert. Les stagiaires, debout, l'entourent. Les infirmières apportent un fauteuil pour le patron, un tabouret pour ses pieds, un coussin pour sa tête. Une bouteille d'eau de Vichy est posée à portée de sa main. Le décor est en place, le professeur peut faire son entrée. Il fait observer aux stagiaires les signes cliniques, en développe une analyse le plus souvent remarquable. Les stagiaires émettent des hypothèses, posent des diagnostics qu'ils soumettent à son autorité. Si celui-ci termine l'examen clinique par la formule : “Messieurs, le pronostic est dans le couloir !” tout le monde sait à quoi s'en tenir : elle signifie que le cas est incurable.
Malgré l'aspect pédagogique de ces présentations, Jean doit bien reconnaître leur caractère assez inhumain. Tout au long de sa carrière il s'efforcera de ne jamais oublier, derrière la collection des symptômes, l'individu qui souffre et qui a besoin de réconfort, de chaleur humaine autant que de soins.
Les examens, au nombre de huit ou dix chaque année, ne lui posent guère de problèmes, il a de bonnes notes dans toutes les disciplines... sauf en histologie. L'examen consiste à reconnaître la nature d'un tissu organique dont une coupe très fine est placée sous l'optique du microscope et à commenter ce que l'on découvre.
Deux fois de suite, Jean est “ajourné”, formule courtoise signifiant : recalé à l'examen de travaux pratiques. La première fois, il a pris la peau pour le rein et l'inverse la fois suivante... Heureusement, le règlement lui laisse une troisième et dernière chance... L'examinateur, connaissant ses bons résultats partout ailleurs, se montre bienveillant : une fois la coupe réalisée et installée sous le microscope il interrompt l'étudiant d'un “Ne dites rien !” sans réplique. Jean est proclamé reçu.
En 1928, il est externe dans le service du professeur Sicard, à l'hôpital Necker. Jean Sicard s'est spécialisé dans la neurologie périphérique. Au lieu de se consacrer à l'étude du cerveau, il s'intéresse aux circuits nerveux du corps entier dont les altérations se manifestent par des douleurs. D'où, chez lui, une grande attention à la façon dont les malades expriment ce qu'ils ressentent. Jean apprend auprès de lui la manière de conduire un interrogatoire au cours duquel une simple phrase, apparemment sans importance, permettra de poser un diagnostic précis.
Dans le milieu médical, peut-être encore plus qu'ailleurs, les fortes personnalités abondent ainsi que les personnages farfelus ou insolites. La mentalité du carabin, avec son goût des farces et des canulars, se prolonge chez certains d'entre eux bien au-delà des années d'étude. Lors de son examen de dernière année, Jean est pris à part par l'un des membres du jury devant lequel il vient de se présenter. Le maître l'interroge sur les travaux expérimentaux qu'il poursuit, le complimente et l'invite à lui rendre visite dans son service hospitalier afin de faire plus longuement connaissance.
Dès le lendemain, Jean, fier et fébrile, se précipite dans l'établissement en question. On l'accueille avec un sourire désolé : en réalité le professeur en question, qui ne visite guère son service qu'une ou deux fois par mois, se plaît de temps à autre à y donner des rendez-vous fantômes à des étudiants naïfs...
Bien des années après, Jean Bernard se consolera de cette déconvenue en prenant connaissance d'une autre farce, involontaire celle-là, du même professeur : un certain jour d'hiver, alors que celui-ci palpe l'abdomen inflammé d'un directeur d'hôpital on l'appelle au téléphone. Il s'absente en disant : “Je reviens tout de suite”. On ne le reverra que deux mois plus tard !.. Cet homme distrait, inconstant et blagueur n'en était pas moins un chercheur de haut niveau, débordant d'idées novatrices.
A la fin de ses études de médecine, Jean reçoit le soutien de deux hommes heureusement plus fiables, Robert Debré et Paul Chevallier, qui vont l'aider à trouver sa voie.
Robert Debré, illustre médecin d'enfants, a pendant un demi-siècle inspiré la pédiatrie mondiale, discipline dont il est le fondateur. Il a démontré que chaque enfant est un être unique, irremplaçable, qui a ses réactions particulières. Le premier il a prouvé que la tuberculose n'est pas une maladie héréditaire mais que les enfants de mère tuberculeuse sont contaminés juste après leur naissance. Il a créé le placement familial qui sauvera la vie de milliers d'enfants. Le premier il a utilisé le sérum découvert par Charles Nicolle pour combattre la rougeole. C'est lui qui introduira Jean à l'Institut Pasteur où il pourra suivre le grand cours de microbiologie. Jean fréquentera les grands noms de l'Institut : Albert Calmette, Charles Nicolle, Dumas, Legroux et son directeur : Emile Roux. Ce dernier a été un disciple direct de Pasteur, “Monsieur Pasteur” comme on l'appelait, et le prestige du grand savant continue à l'auréoler.
Emile Roux conseille à Jean d'apprendre l'allemand car c'est dans cette langue que s'expriment à l'époque les plus grands chimistes.
Jean Bernard est associé aux recherches sur la diphtérie de Robert Debré et Gaston Ramon, directeur de l'Institut Pasteur de Garches.
Le sérum de Roux a depuis quarante ans permis d'obtenir la guérison de nombreux cas de diphtérie. Malgré cela en 1930 la situation reste grave.
Jean va régulièrement à l'hôpital Bretonneau pour prélever le sang des enfants diphtériques traités et le porter à Garches. Là il rejoint Gaston Ramon qui s'affaire dans son laboratoire, les mains recouvertes de bandages en raison de son eczéma dû à l'action corrosive du formol. Le maître souffre aussi d'un asthme causé par les poils des cobayes mais il continue sa tâche. Cette leçon de courage évoque le destin tragique de Marie Curie, victime elle aussi de sa passion de connaître. Dans le cas du Docteur Ramon, c'est aussi de la passion de sauver les jeunes malades qu'il s'agit. Il tient à injecter lui-même aux cobayes le sérum prélevé sur les enfants. Six mois s'écouleront avant qu'il laisse son élève toucher une seringue mais ensuite la confiance sera totale.
C'est auprès de ce maître que Jean Bernard vérifiera de façon expérimentale la validité d'une règle formulée à peu près dans les mêmes termes par Descartes, Claude Bernard et Paul Valéry, règle qui gouverne toute activité scientifique : le vrai est ce qui est vérifiable.
Les découvertes de Gaston Ramon ont été longuement vérifiées et elles ont eu de grandes conséquences : la diphtérie a fini par disparaître à peu près complètement.
Paul Chevallier est aussi l'un de ceux qui auront une grande influence sur Jean Bernard. Il disait parfois qu'il avait senti s'éveiller sa vocation médicale... dès sa vie foetale ! Il avait incontestablement le don de la médecine comme d'autres ont celui de la musique ou de la peinture.
C'est le hasard qui guide Jean jusqu'à lui et l'oriente vers la médecine du sang. En effet, en 1929 le jeune stagiaire a échoué à son premier concours d'internat de Paris. C'est une épreuve très sélective : quatre-vingt places seulement sont prévues pour mille deux cents candidats. Il lui manque trois quarts de point...
Il se retrouve donc interne provisoire en attendant de concourir à nouveau. Il choisit un poste qui le laisse libre l'après-midi pour préparer les concours.
Le professeur Chevallier est à l'époque responsable de la consultation à l'hôpital Beaujon. Jean va se présenter à lui pour obtenir le poste souhaité. Dans le salon d'attente un spectacle insolite l'attend : trois femmes fardées d'une manière voyante discutent à grands éclats de voix tandis qu'un bébé pleure dans un berceau, sous le regard impassible d'un buste en bronze du professeur. Au bout de quelques minutes Paul Chevallier fait entrer le jeune postulant et accède à sa demande. Jean apprendra par la suite que le professeur, en tant que médecin de la Préfecture de Police, avait obligation de soigner les prostituées. Voilà donc la raison de la présence des trois femmes trop maquillées. Quant au bébé dans le berceau, c'était le premier fils du professeur...
Jean Bernard et Paul Chevallier ont des tempéraments très différents. Cela ne les empêche pas de bien s'entendre. Paul Chevallier sera d'ailleurs le seul collègue à oser témoigner pour Jean quand celui-ci aura des ennuis avec la Gestapo...
Cette rencontre aura pour Jean Bernard une importance décisive dans l'orientation de sa carrière. En effet, entré à l'hôpital Beaujon comme interne provisoire, il prend connaissance des travaux de ce chercheur sur l'hématologie. A cette époque l'étude du sang et de ses maladies est une spécialisation très rare. Elle n'a pas encore acquis ses lettres de noblesse.
Par une intuition géniale Paul Chevallier a compris que c'était une discipline d'avenir. Cette spécialisation intéresse vivement Jean Bernard. Le sang... cette “liqueur très particulière”, selon la formule de Goethe, flux vivant, support de l'identité, est en même temps objet d'échange, don de vie. C'est un sujet d'étude passionnant, l'approche sans doute de grands mystères. Ce n'est pas un hasard si l'épée d'académicien de Jean Bernard porte pour tout motif décoratif un globule rouge stylisé.
A l'époque où il commence à travailler avec Paul Chevallier on ne connaît encore que quatre groupes sanguins. La transfusion, au lieu d'être une activité machinale, est un acte exceptionnel exigeant une bonne dose d'héroïsme chez celui qui s'y livre comme chez celui qui s'y soumet.
Les amis de Jean Bernard lui déconseillent de s'engager dans cette voie qui semble pour beaucoup être une impasse.
L'avenir leur donnera tort. Dès 1900, Karl Landsteiner, le savant qui découvrit le système des groupes sanguins, était plus perspicace en annonçant : “Un jour viendra où les groupes sanguins définiront les hommes mieux que les empreintes digitales.”
Jean Dausset, plus tard, en découvrant le premier système connu des globules blancs, démontrera que par sa composition sanguine chaque être humain est un être unique et irremplaçable.
L'hématologie permettra de faire progresser la recherche sur le cancer ; le rôle des plaquettes dans les maladies du coeur est aujourd'hui bien établi ; les maladies génétiques ouvrent aussi une large carrière à cette spécialité ; bref, l'hématologie qui était négligée en 1929 sera vingt ans plus tard à la pointe de la recherche médicale.
Les études concernant le sang auront une autre conséquence importante : elles ruineront définitivement les thèses racistes en démontrant que deux individus de races différentes peuvent avoir des systèmes sanguins plus proches que deux personnes appartenant à une même famille. L'expédition des Dardanelles de 1915 avait déjà mis ce fait en lumière (les découvertes techniques ou médicales sont hélas trop souvent liées aux guerres). Durant cette campagne les combattants étaient originaires d'Europe mais aussi des différents empires coloniaux : Cipayes de l'Inde, tirailleurs marocains et sénégalais. Pour la première fois, les transfusions sanguines furent largement employées. Si au départ on imagina que chaque peuple avait son propre système de groupes sanguins il fallut rapidement se rendre à l'évidence : les groupes ne dépendaient ni des races ni des peuples.
C'est donc dans cette discipline exaltante de l'hématologie que Jean Bernard sera amené à travailler et à faire lui-même des découvertes... Mais n'anticipons pas...
En 1930, après avoir été reçu interne des hôpitaux de Paris, Jean se plia à la loi commune et effectua ses dix-huit mois de service militaire. Il se trouva alors confronté à des situations inédites : c'est ainsi qu'il fut obligé de s'initier à la couture ! Lors de sa première sortie de la caserne un sous-officier ayant tiré sur ses boutons les avait en effet arrachés sans difficulté :
— Tu sortiras quand ils tiendront !
Jean fixa définitivement les boutons avec du fil de fer...
Il fut bientôt affecté à l'hôpital militaire Dominique-Larrey à Versailles, où il prit ses gardes comme simple infirmier d'abord puis comme médecin auxiliaire et enfin comme médecin sous-lieutenant. Il remarqua à cette occasion que la quantité de nourriture qu'on lui servait augmentait avec chaque promotion !
En 1933, après cet intermède militaire, Jean est nommé interne à l'hôpital Claude Bernard. Le laboratoire est dirigé par James Reilly qui travaille sur les perturbations causées par les microbes au système nerveux.
Jean, lui, s'intéresse à un autre sujet : sachant que si l'on applique du goudron sur la peau des souris il provoque des cancers et que la moelle fabrique les globules blancs, que se passerait-il si l'on introduisait directement du goudron dans la moelle ? Ce projet n'est pas un bricolage à l'aveuglette. Comme toute démarche scientifique, il s'agit de vérifier une hypothèse de travail, une intuition : et si les leucémies étaient de nature cancéreuse ?
Plusieurs après-midi par semaine, pendant trois ans, Jean travaille à son sujet dans le laboratoire de James Reilly. Le cobaye choisi est le rat blanc, facile à élever en laboratoire. Mais pour introduire le goudron dans les os, aucune aiguille n'est assez solide.
Jean Bernard, conseillé par Reilly, est amené à forger lui-même les aiguilles capables de percer le fémur du rat.
Au bout de quelques mois Jean constate que son hypothèse est vérifiée : l'introduction du goudron dans les os déclenche chez le rat une maladie très proche de la leucémie humaine. Les expériences de l'italien Storti confirment les siennes. La preuve est faite que les leucémies correspondent à des cancers de la moelle osseuse. Cette première approche de la leucémie est en fait l'introduction aux travaux de toute une vie comme on le verra plus loin.
En 1936 Jean termine son internat et passe sa thèse. Il exerce à l'hôpital le matin comme chef de clinique et donne des consultations privées l'après-midi. A cette époque en effet la fonction de chef de clinique n'est pas rémunérée. On travaille “pour la gloire”.
Cette gloire, ou plutôt cette bonne réputation, attire une clientèle privée à laquelle le médecin consacre ses après-midi, ce qui lui assure de confortables revenus... Mais il faut du temps pour se constituer cette clientèle. En 1936, pour un débutant comme Jean Bernard la situation est difficile, d'autant plus qu'il a maintenant charge de famille. En effet il s'est marié en janvier 1931, à l'âge de vingt-cinq ans, à Amy Pichon, une jeune fille qu'il a rencontrée chez des amis quelques années plus tôt.
Etudiante en médecine elle aussi, elle sera brillamment reçue à l'internat des hôpitaux de Paris en 1930 et deviendra en 1935 chef de clinique spécialisée dans la psychiatrie des enfants. Au début du siècle sa tante, Marie Long-Landry, avait été la première femme chef de clinique d'une faculté de médecine.
Jean et Amy connaîtront soixante et une années de vie commune.
Leurs trois enfants naissent en 1932, 1937 et en 1945. L'aînée, Antoinette, est aujourd'hui retraitée, après une belle carrière d'encyclopédiste. Le deuxième, Dominique, est devenu spécialiste de l'administration hospitalière. Quant au cadet, Olivier, c'est un pédiatre renommé, spécialisé dans le traitement des maladies du foie chez l'enfant.
Cette énumération de faits et de dates peut paraître un peu sèche mais Jean Bernard a toujours voulu préserver l'intimité de sa vie familiale. Par discrétion, par pudeur... Il n'aime pas, comme tous les êtres vraiment sensibles, faire de l'exhibitionnisme sentimental, d'accord en cela avec François Mauriac qui se moquait de ceux “qui parlent du coeur comme d'autres parlent du nez”... Par discrétion, nous nous en tiendrons là aussi.
Revenons donc à la situation du chef de clinique débutant, qui doit tout à la fois gagner sa vie et garder du temps pour la recherche et la préparation des concours. Jean exerce la médecine dans un dispensaire du Ministère du Travail et dans une société d'industrie aéronautique.
Il découvre alors l'ambiguïté de son statut : il a beau établir des relations de confiance avec les ouvriers, les soigner le mieux possible, il n'en est pas moins l'employé du patron qui le rétribue. Il doit vérifier l'aptitude professionnelle des ouvriers et les conditions d'exercice de leur métier. Cette fonction deviendra dans les années soixante une discipline médicale à part entière sous le nom d'ergonomie. Le médecin du travail peut, selon sa personnalité, jouer deux rôles différents : ou bien il sera l'oeil du maître, chargé d'adapter les hommes ( les “ressources humaines” comme on dit à présent) aux objectifs de l'entreprise, ou bien il sera l'oreille attentive à laquelle les ouvriers pourront confier leurs difficultés. Jean est a l'écoute. Il s'inquiète de la toxicité de certains produits. Ainsi, le benzène ou benzol, utilisé pour peindre les ailes des avions est une substance dangereuse qui provoque des anémies, des pertes de globules blancs, parfois même des leucémies. Mais pour que des mesures de protection soient prises il faut prouver de façon irréfutable sa nocivité. C'est seulement au bout de vingt ans de recherches que Jean Bernard pourra démontrer qu'il existe une intoxication due au benzène.
Le médecin du travail, s'il ne se contente pas d'être un gendarme au service du patron, a donc un rôle important à jouer pour protéger la santé des ouvriers (ce qui est aussi dans l'intérêt du patron). Mais pour jouer ce rôle de façon vraiment efficace ce médecin particulier devrait disposer d'une indépendance plus grande. Jean Bernard n'a jamais cessé de défendre ce point de vue.
A cet emploi qui dure peu dans l'aéronautique, Jean préfère de loin la fonction de médecin généraliste.
En tant que médecin débutant il faut se faire une clientèle. Les amis, les parents ou les beaux-parents du jeune médecin hésitent à le consulter : ils préfèrent lui confier d'abord leurs domestiques ou leurs employés. C'est ainsi qu'un jour Jean est appelé d'urgence au chevet d'une secrétaire. C'est une femme d'une soixantaine d'années chez qui il diagnostique une pleurésie purulente. Un traitement chirurgical s'impose. Le chirurgien confirme le diagnostic. L'ambulance emporte la malade vers l'hôpital tandis que sa mère, très âgée, se retrouve seule. Le chirurgien, ému par cette vieille femme qui semble désemparée, demande à Jean de lui tenir compagnie un moment et de la rassurer tant bien que mal quant à la maladie de sa fille. Le jeune médecin est ému lui aussi, embarrassé mais plein de zèle. Il tient un long discours sur la pleurésie, les dangers de son évolution, les espoirs de guérison par la chirurgie... La vieille dame garde le silence, la mine renfrognée. Jean s'assure que son audition est bonne et pensant qu'elle n'a pas bien compris, reprend ses commentaires, insistant bien sur le succès probable de l'opération. Nouveau silence. Jean s'apprête à entamer une troisième version lorsque la vieille femme s'écrie tout à coup : “Vous savez, maintenant qu'elle est partie, je vais enfin pouvoir dormir !”
Jean Bernard a un faible pour cette médecine de terrain, si riche en rencontres, si féconde en expériences diverses. Il l'appelle la “médecine balzacienne”, parce qu'elle permet de pénétrer dans les coulisses d'une comédie humaine qui est bien souvent une tragédie...
Un épisode entre mille de cette médecine romanesque : un ancien élève, praticien débutant, appelle Jean pour lui demander conseil à propos d'un cas délicat, il lui donne rendez-vous dans une rue de Saint Denis. Arrivé sur les lieux, au numéro indiqué, Jean ne voit pas de maison... En explorant mieux l'endroit il remarque en contrebas, sur le canal qui traverse la ville, une péniche amarrée au quai. C'est là qu'on l'attend, il examine l'enfant malade, prescrit les médicaments et devant la modestie des lieux, décide de ne rien demander pour prix de sa consultation. Mais les parents insistent, ouvrent une armoire : elle est pleine de billets de banque !
Cette vie du médecin au jour le jour, ses joies et ses drames, c'est ce qu'a si bien décrit Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, notamment. Le titre de ce livre, l'un des plus beaux de la littérature française, souligne bien sa tonalité générale, noire et désespérée.
Jean Bernard, lui, n'a jamais transcrit dans des romans son expérience médicale. Le souci de retenue, le désir de ne pas étaler ses états d'âme y sont sûrement pour quelque chose.
Pourtant son amour de la littérature est resté intact durant ses années d'étude. En témoignent deux petites anecdotes.
Au début des années trente un éditeur lance un concours littéraire, n s'agit de reconnaître les auteurs de soixante-trois brefs fragments de romans ou d'oeuvres poétiques publiés au cours des trente années précédentes. Jean s'associe à son camarade Michel Debré, passionné comme lui par ces énigmes. Grâce à leur bonne connaissance des auteurs —la fréquentation d'Adrienne Monnier y est sûrement pour quelque chose !— ils réussissent très vite à mettre des noms sur les différents extraits. Bientôt, il n'en reste plus qu'un ; mais il résiste à toute attribution. Il s'agit d'un simple vers : “Florence qui dormait dans le Décaméron”... Or la clôture du délai approche. Plus que quelques heures. Il faut aller rendre les résultats... Dans la voiture Jean feuillette une dernière fois quelques livres et soudain le vers cherché apparaît. L'auteur, Jean-Louis Vaudoyer, n'est guère connu. Il reste à remettre les réponses, à attendre les résultats. Finalement une dizaine d'ex æquo restent à départager : Jean Bernard et Michel Debré ne sont pas les seuls à avoir les réponses justes. Une nouvelle série de citations est proposée. Cette fois les deux complices l'emportent haut-la-main et se partagent une trentaine de volumes de chez Gallimard...
Ami de Michel Debré, Jean Bernard était aussi resté en excellente relation avec le père de celui-ci, le professeur Robert Debré dont il avait été l'élève. En 1935, la famille Debré et la famille Bernard passent leurs vacances en Touraine dans deux maisons voisines.
Robert Debré fait savoir à Jean Bernard qu'il reçoit pour trois jours Paul Valéry et l'invite à passer chez lui pour le rencontrer. Celui-ci vient de publier une nouvelle édition de son recueil Charmes. Jean ne se fait pas prier pour se rendre à l'invitation. De cette rencontre il a gardé ce souvenir : lorsque Robert Debré demande à Paul Valéry de lui dédicacer son ouvrage, celui-ci va s'asseoir au bureau et se concentre. Tout le monde attend dans un silence recueilli. Trois minutes passent, puis cinq... Finalement le grand poète se résigne à écrire. On s'attend à quelque merveille de finesse et d'esprit.
Mais la page de titre porte seulement ces quelques mots :
A Robert Debré
très amicalement
Paul Valéry
Jean retiendra la leçon. Devenu auteur, il ne se creusera jamais la tête pour trouver une dédicace originale. Les mots les plus simples ne sont-ils pas les meilleurs ?
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