La Guerre

La guerre est la seule véritable école du chirurgien
Hippocrate

Tandis que Jean Bernard se consacre à son métier, des événements sombres se préparent. Les corps humains ne sont pas les seuls à être touchés par les maladies : les sociétés sont elles aussi sujettes à des crises qui les bouleversent et auxquelles on ne connaît pas de remèdes.

En 1939, après une longue incubation, se déclenche un événement majeur de notre histoire : la Seconde Guerre Mondiale.

Contre cette maladie-là aussi Jean sera aux avant-postes.

Il est d'abord mobilisé d'octobre 1939 à janvier 1940 dans une ambulance de chirurgie lourde cantonnée à Notre-Dame-de-Liesse près de la frontière belge. Si la liesse n'est pas vraiment au rendez-vous, les combats tardent à se déclencher : c'est l'attente, la "drôle de guerre". Les soldats n'ont rien à faire mais ils ne sont pas libres de leurs mouvements : ils ne peuvent se rendre à la ville voisine que munis d'une autorisation. La capitale n'est pas à plus de cent cinquante kilomètres, mais devenue inaccessible, elle semble se trouver sur une autre planète. Face à cette inaction forcée chacun réagit à sa manière : certains s'engourdissent, d'autres se révoltent puis se résignent, d'autres enfin s'adaptent en essayant de préserver au moins une liberté toute intérieure. Jean fait partie de ceux-là.

Souvent, avec un camarade, François Aman-Jean, il part pour de longues promenades à travers champs. Le paysage, noyé de brouillard, est mélancolique. Le gémissement du râle sur les étangs fait froid dans le dos et paraît annoncer des choses terribles. Mais François et Jean, assis sur une pierre au bord de l'eau dormante s'évadent dans la lecture. Sans la littérature la vie serait-elle supportable ?

En janvier 1940 Jean Bernard rejoint comme médecin-lieutenant l'ambulance de chirurgie légère Hadfield-Spears en position près de la frontière sarroise, un des rares endroits où les combats ont commencé. Les médecins sont français ; le matériel, les infirmières, sont anglais. L'équipe est installée à Saint-Jean de Bassel dans un couvent dont le réfectoire est transformé en salle d'opération.

On soigne les blessés de la forêt de Warudt.

Les sulfamides sont utilisés sous forme de comprimés ou d'injections intramusculaires avec des succès inconstants. Jean assiste aux interventions, organisant les transfusions, jouant le rôle de réanimateur.

Un jour, il voit le chirurgien opérer un soldat souffrant de graves blessures abdominales. La péritonite menace. L'idée lui vient alors de tenter un traitement local par sulfamides. Le chirurgien accepte. On saupoudre de sulfamides l'abdomen ouvert du soldat. Le résultat est remarquable. La guérison survient au bout de quelques jours et la même méthode sera utilisée avec succès pendant plusieurs années.

Sur le front, par contre, le mal empire, l'infection gagne. Les agents agresseurs débordent les défenses. L'invasion allemande balaie tout sur son passage. Pour Jean et son équipe c'est la retraite depuis la Sarre jusqu'à Brive avec un sentiment profond de déshonneur. La France, naguère première nation du monde, vient de s'effondrer.

Démobilisé à Brive, Jean rejoint sa famille dans sa maison d'Aizecq, en Charente.

C'est là, en octobre 1940, qu'il entre dans la Résistance. Il a reçu la visite d'un ami magistrat, René Parodi, qui lui a dit : "Vous savez, je suis en train de créer un réseau de résistance". Jean s'est engagé dans l'action avec lui. Assez naïvement et sans prendre beaucoup de précautions les membres du réseau distribuent des tracts. Ils ne tardent pas à se faire repérer par les Allemands. Dans le courant de l'année 1941, Parodi est arrêté, interné à Fresnes. Quelques mois plus tard on apprendra qu'il s'est suicidé dans sa cellule, formule convenue qui signifie qu'on l'a probablement exécuté.

Craignant d'être arrêté à son tour Jean Bernard décide de se cacher. Il se réfugie dans une maison appartenant à ses beaux-parents, dans le village de Nazelles, face à Amboise. Il y reste enfermé trois mois et en profite pour écrire un traité d'hématologie et un roman (qui ne doit paraître qu'à titre posthume).

Le traité d'hématologie permet à Jean de surprendre vivement le Professeur Hamburger qui vient le voir après la Libération en lui faisant cette demande : "Avec les éditions Flammarion nous préparons une grande série d'ouvrages médicaux. Nous avons pensé à toi pour ce qui concerne les maladies du sang. Dans combien d'années sera-t-il prêt si tu acceptes ?" Jean ouvre le tiroir contenant son manuscrit et le tend à Jean Hamburger, stupéfait, en disant : "Le voilà!"

En 1942, Jean décide de passer en zone libre pour continuer le combat. Avec sa famille il revient à Aizecq qui se trouve tout près de la ligne de démarcation.

Bientôt un fermier le présente à un homme dont la maison est traversée par cette fameuse ligne de démarcation. Déguisé en ouvrier agricole Jean passe en zone libre à cinq heures du matin. De l'autre côté il se lie rapidement à un réseau de résistance franco-britannique, le plus important et le mieux organisé de la France méridionale, celui qui porte le nom de Carte et Frager.

Carte s'appelait en temps de paix André Girard, il était décorateur de théâtre. Son premier abord est froid. Son cerveau fonctionne comme un ordinateur. Dès sa première rencontre avec Jean dans un petit café de Marseille il note sur une fiche, de son écriture minuscule, les différentes réponses que donne à ses questions le nouveau résistant. Carte a pour habitude de tout noter, sous forme cryptée évidemment pour le cas où ses fiches tomberaient aux mains de l'ennemi.

Autour de Carte et de Frager, on trouve des comédiens, comme Claude Dauphin et Germaine Sablon, des officiers qui ont rompu avec l'armée de Vichy, des prêtres, des francs-maçons et l'écrivain Joseph Kessel dont le nom de code est Pascal.

Jean Bernard est nommé responsable de la région Toulon-Marseille. La tâche principale de son groupe consiste à réceptionner des armes et des appareils radio parachutés par les Alliés ou amenés dans des felouques jusqu'aux côtes françaises.

Ainsi, en octobre 1942, Jean se trouve avec des amis résistants dans une barque, ramant le plus silencieusement possible pour rejoindre une felouque anglaise qui les attend en pleine mer. La felouque vient, tous feux éteints, de Gibraltar. Quatre personnes embarquent : le comédien Claude Dauphin, un ingénieur polonais spécialiste des radars, son fils âgé de sept ans et Julien, un technicien. Quatre autres personnes débarquent. Avec plusieurs caisses contenant des armes et des explosifs elles sont ramenées à terre par Jean Bernard et ses camarades. Une camionnette les attend pour les emmener à Cassis.

De cette aventure nocturne Jean Bernard a gardé le souvenir de la lumière pâle de la lune et du parfum des mimosas curieusement mêlé à l'odeur de la mer. Quand tout se passait bien, comme ce soir là, on avait du mal à croire que le monde était en guerre...

L'une des femmes qui débarque s'agenouille pour toucher la terre française. Elle se fait appeler Lise. Son vrai nom est Odette Samson. D'origine picarde elle a épousé un Anglais et ses trois filles vivent à Londres. Elle rejoint la France parce qu'elle désire se rendre utile et aussi parce qu'elle a le goût de l'aventure.

Dans le groupe de résistants le commandant Buckmaster a remarqué Lise et a noté son courage, son entêtement. Elle peut rendre de grands services.

Un jour de décembre 1942 Jean reçoit pour mission d'accompagner Lise à Arles pour rencontrer une personnalité importante. Le grand danger c'est la gare d'Arles, où trois polices surveillent les voyageurs : la Gestapo, les agents de Vichy et les agents locaux. Le train, au lieu d'arriver comme prévu à vingt heures, entre en gare d'Arles à vingt et une heures trente, juste une demi-heure après le début du couvre-feu. Quand Lise et Jean descendent de leur wagon, ils sont rejoints discrètement par Pierre Guillain de Bénouville. La spécialité de cet homme ce sont les finances. Régulièrement il risque sa vie en allant à Genève d'où il ramène l'argent nécessaire au réseau.

Ce soir, c'est Lise et Jean qu'il doit guider pour leur faire éviter tous les pièges. Les policiers les observent. Vont-ils leur demander leurs papiers ? Certes, les fausses cartes d'identité peuvent faire illusion un moment mais si on les soumet à un examen approfondi...

Bénouville pousse les deux jeunes gens vers un angle de la cour où attend une voiture attelée. Le cocher dort. On le secoue. Tout le monde s'installe sur la banquette. Guillain de Bénouville sort deux bouteilles. Tandis qu'ils parcourent les rues d'Arles ils font semblant de boire au goulot, rient, chantent à tue-tête, comme de joyeux fêtards. Les patrouilles allemandes qu'ils croisent sourient avec indulgence ou avec mépris mais peu importe : les voilà arrivés devant une maison de belle allure. Un mot de passe est chuchoté à travers la porte. Un homme vient leur ouvrir. Jean reconnaît Pierre Jourdan, célèbre tout autant pour ses succès féminins que pour ses talents de chirurgien. Jourdan se souvient lui aussi de Jean qui a écouté ses conférences douze ans plus tôt. Mais l'un et l'autre restent discrets.

Après ce rendez-vous, au petit matin, Jean et Lise quittent la maison, reconduits par Jourdan. Au moment de sortir, celui-ci a extrait une rose d'un bouquet posé sur une commode et l'a offerte à Lise.

Quelques mois plus tard, Jean se trouve dans le Vaucluse avec un groupe de résistants. Ils guettent les parachutages des Alliés, prêts à recueillir et à cacher le matériel ou les hommes tombés du ciel. Les fermiers sont peu accueillants et il faut souvent dormir à la belle étoile en attendant les messages. Ce sont des phrases insolites, d'une poésie surréaliste, qui donnent le signal : "Le chat a neuf vies", "Les éléphants sont contagieux", "La vache saute par-dessus la haie"... Les résistants rejoignent Valréas en autobus ou à bicyclette comme Jean Bernard et les siens. La troupe roule entre les vignes, traverse le maquis, la belle Provence riche d'oliviers, d'amandiers, embaumée par la lavande.

Arrivés à destination, ils se cachent dans le lit à sec d'un torrent et attendent. Parfois cette attente dure cinq ou six nuits. Rien. Et puis, enfin, le bruit d'un moteur d'avion...

C'est le bonheur dans la petite troupe. L'appareil survole les champs, tourne, perd de l'altitude et soudain de grandes fleurs blanches s'épanouissent dans la nuit. Mais pas question de rêver : il faut récupérer le plus vite possible les caisses larguées et faire disparaître les parachutes.

Une autre fois, à Marseille, un agent de liaison remet à Jean un ruban de papier sur lequel figurent ces seuls mots : "Albertine. Domaine de Pèbre, Vinon. Elle avait des terrains."

Les terrains dégagés et discrets sont précieux : ils permettent les parachutages et même les atterrissages. Il faut toujours en chercher de nouveaux.

Le lendemain, après dix heures de train, Jean arrive à Manosque. Un voyage en autobus entrecoupé de nombreux arrêts l'amène à Vinon. Là, il demande le domaine de Pèbre. On lui montre, assez loin en-dehors du village, une grande ferme isolée. Une femme y vit seule avec sa fille. Comment s'appelle-t-elle ? Nul ne le sait. Pour la discrétion c'est idéal, se dit Jean... Il s'engage dans des chemins étroits en espérant que c'est bien Albertine qu'il va rencontrer dans cette grande bâtisse...

Les communs sont au rez-de-chaussée, les pièces d'habitation au premier étage. Jean grimpe l'escalier, frappe à une porte.

Une voix de femme lui dit d'entrer mais il entend des cris étranges. Il pousse la porte et pénètre dans un univers surprenant.

C'est une grande pièce rectangulaire, mal éclairée et pauvrement meublée : quelques tables de bois blanc, une commode, un grand lit. Dans un angle, un macaque grignote une pomme et saute en criant. Face à lui un perroquet jase avec des intonations humaines. Au fond, une fillette de douze ans est assise. A ses gestes brusques et saccadés, à ses mouvements d'oiseau effarouché, à ses accès de rire, Jean Bernard reconnaît les symptômes de l'infirmité motrice cérébrale.

Une femme sort de l'ombre et s'avance vers lui. Il est difficile de lui donner un âge. La cinquantaine peut-être. Difficile aussi de la décrire : tout en elle est gris, sa figure, sa robe qui ressemble à un morceau de rideau dans lequel elle s'est enveloppée...

- Albertine ?

- Oui.

Faisant fi des convenances, Jean lui tend la main, mais la retire vivement lorsque la femme lui gratte la paume avec son index (il apprendra plus tard qu'il s'agit du signe de reconnaissance d'une société secrète à laquelle Albertine appartient). Sans se laisser décontenancer par l'étrangeté des lieux et de leur hôtesse, Jean expose sa mission. Aussitôt, Albertine appelle un berger.

Celui-ci, homme sympathique mais peu loquace, guidera Jean à travers les champs et les landes. Ils arpenteront en silence les déserts de pierres qui mesurent l'espace entre Durance et Verdon, à la recherche d'un bon terrain.

Jean reviendra quatre fois à la ferme dont il finira par devenir un familier. Au terme de ses longues déambulations avec le berger, il sélectionne deux sites : l'un convient pour les opérations de parachutage, l'autre, plus long, mieux dégagé, est propice aux atterrissages.

Quelques semaines plus tard, au coeur de la nuit, la maison est pleine de monde : l'état-major de la résistance y est réuni au complet. Sont présents aussi les passagers que l'avion attendu doit emporter vers Londres : deux ministres belges, le colonel Vautrin, chef du contre-espionnage français et deux personnages couleur muraille qui ne parlent pas.

Albertine circule de groupe en groupe, offrant du vin chaud. Le singe, le perroquet et la fillette sont regroupés sur le lit.

A l'heure dite tout le monde se rend sur le plus grand terrain avec des lampes de poche qui serviront de balises. L'avion anglais est exact au rendez-vous. Le voilà qui tourne autour du terrain, qui descend, s'éloigne pour revenir se poser... Mais que se passe-t-il ? Le bruit décroît progressivement : au lieu d'amorcer son virage pour atterrir, l'avion repart, se perd dans la nuit... Les passagers, prêts à partir, ne veulent pas y croire. Ils restent là encore de longues minutes, à attendre, les yeux levés. En vain...

Bien plus tard, on apprendra la cause de ce rendez-vous manqué : les indications concernant les deux terrains ont été mélangées lors de la transmission. Les pilotes, ne retrouvant pas les coordonnées exactes, ont cru à un piège et sont repartis.

Au petit matin, l'état-major, les ministres, le colonel, les hommes de l'ombre, se retrouvent réunis, gelés, déçus, dans la grande salle d'Albertine, entre l'enfant infirme, le singe et le perroquet...

Les Allemands ayant envahi la zone libre les résistants doivent se replier sur les Pyrénées. Le Général de Lattre, commandant la région, est fermement décidé à s'adosser à la montagne pour ralentir l'avance de l'ennemi et empêcher autant que possible la traversée de l'Espagne par les troupes allemandes.

Le groupe de résistants auquel appartient Jean reçoit pour mission de porter à Montlouis, en haute montagne, un poste de radio devant servir à diffuser partout en France les appels du général de Lattre.

L'appareil émetteur est dissimulé dans le double fond d'un vieux camion alimenté au charbon de bois. L'équipage est composé de Martin et Philippe, de deux techniciens radio, du chauffeur et de Jean Bernard.

Très tôt le matin sur la route de Nîmes le camion des résistants croise deux divisions allemandes montant vers le nord. Durant plusieurs heures, des blindés, des voitures de commandement et des véhicules chargés de soldats défilent face au gazogène poussif. A tout moment les Allemands peuvent décider de vérifier le camion ou le fond de celui-ci peut céder... Mais les Allemands ont d'autres soucis en tête. Aux croisements, ils s'arrêtent même pour laisser passer Jean et ses hommes. Bientôt, la route redevient libre. Le camion attaque la montagne. Le moteur s'essouffle à gravir des pentes de plus en plus raides.

Enfin, voici Montlouis. Les hommes respirent. Le poste émetteur est installé. Jean doit résister à la tentation de s'adresser aux Français pour les encourager à lutter, leur dire son espoir de vaincre. Laissant Martin à Montlouis, les autres redescendent sans histoire. Mission accomplie.

A la différence de plusieurs de ses collègues, Jean Bernard ne fait pas de la résistance médicale : il n'est pas intégré au réseau pour soigner les blessés ou les malades. Cela ne l'empêche pas de mettre ses connaissances au service de ses compagnons.

Ainsi, lorsqu'un des membres du réseau, arrêté par la police de Vichy, est sur le point d'être remis aux Allemands (ce qui signifie la mort assurée) on demande à Jean de trouver un subterfuge pour rendre le prisonnier malade, ce qui le fera transférer à l'infirmerie d'où l'évasion est possible. Mais comment rendre quelqu'un malade à distance -à moins de croire en la magie ?.. Jean est un scientifique, un rationaliste. Il réfléchit et conclut que la meilleure maladie à transmettre au prisonnier, c'est la fièvre de Malte, appelée encore brucellose.

Il soudoie un laborantin de la Faculté de médecine de Montpellier, obtient une culture de microbes responsables de la fièvre de Malte et la mêle aux provisions envoyées au prisonnier. Le résultat ne se fait pas attendre : après le temps de l'incubation la maladie se déclare et tout se passe comme prévu : infirmerie, évasion... Mais la maladie suit son cours. C'est une maladie grave : quinze à vingt pour cent des cas sont mortels. Finalement, cinq mois plus tard, l'évadé, guéri, reprend la résistance...

Il est tout de même paradoxal pour un médecin de rendre quelqu'un malade. Mais la guerre, c'est bien connu, c'est le monde à l'envers !

Dans l'exaltation de la jeunesse et du combat, les résistants n'ont bien souvent pas conscience du danger. Pourtant il faut être prudent car l'ennemi veille. Plusieurs fois Jean a été suivi dans la rue par des hommes de la Gestapo. Un jour, à Marseille, il marche sur le Boulevard des Vagues avec Albert, un autre résistant. Ils transportent dans une valise des émetteurs radio qu'il faut absolument changer de place après une alerte. Un peu en arrière, la soeur d'Albert, une jeune fille de seize ans qui porte elle aussi une valise fait mine de ne pas les connaître. Tout à coup ils ont l'impression d'être suivis. Un coup d'oeil discret en arrière : Jean aperçoit deux hommes portant l'imperméable habituel de la Gestapo. Profitant d'un changement de direction les deux résistants échangent leur valise avec celle de la jeune fille. Celle-ci part de son côté. Peu de temps après Jean et Albert sont rattrapés par les deux hommes qui leur demandent leurs papiers et leur font ouvrir la valise. A l'intérieur : pyjama, brosse à dents, pantoufles... On les laisse repartir.

A Aix, Jean doit rester caché deux jours dans un hôtel discret pour semer ses poursuivants. La situation est devenue critique car l'un des membres du réseau a perdu le carnet sur lequel sont inscrits tous les noms des membres. Plusieurs arrestations s'ensuivent. Jean décide de rentrer en zone occupée.

A Toulouse un des cheminots qui fait partie du réseau le prend en charge. Dans une nuit glaciale de janvier l'homme tire la porte d'un wagon de marchandises vide et désigne à Jean Bernard un petit compartiment réservé au transport des chiens. Il s'y recroqueville en pensant aux prisonniers du roi Louis XI : comme eux il ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni se tenir debout. Le cheminot ferme le compartiment et accroche le wagon au reste du train qui s'ébranle bientôt.

Le moment le plus critique est le passage de la ligne de démarcation. Les lampes des policiers allemands éclairent le wagon vide. Pas d'inspection plus approfondie. A l'arrêt suivant le cheminot libère Jean, lui donne un titre de transport et l'installe dans un compartiment de voyageurs. Jean vient à peine de s'asseoir et d'étirer ses jambes endolories que trois officiers allemands montent dans le wagon et prennent place en face de lui. Pour dissimuler son trouble il sort un journal de sa poche et se met à le lire. Soudain une sueur froide lui coule dans le dos : il vient de prendre conscience qu'il tient grand ouvert un journal de la zone libre !.. Il suffit que les Allemands jettent un coup d'oeil sur ces pages et l'aventure est finie ! S'efforçant de dominer son émotion il replie lentement, posément, le journal et le remet dans sa poche.

Les officiers parlent entre eux. Ils ne se sont aperçu de rien.

Jean se recale dans son fauteuil, ferme les yeux, laisse son coeur s'apaiser. Ce petit détail aurait pu le perdre alors qu'il touchait au but : il n'ignore pas que plus d'un résistant a payé de sa vie un moment d'inattention.

A Paris il se cache pendant un mois et demi dans un couvent dominicain. Il y aura des conversations passionnantes avec le Supérieur, le Père Avril, et occupera la fonction de bibliothécaire adjoint. De quoi satisfaire son goût pour la méditation et la lecture. Après cet intermède monacal, Jean Bernard retourne rue d'Assas et reprend ses activités.

Un jour de printemps 1943 la sonnerie de la porte d'entrée se fait entendre alors qu'il est en consultation. Deux Allemands pénètrent dans son bureau. L'un, massif, colossal, porte l'uniforme de la Gestapo, l'autre, en civil, a l'air sournois. Le premier crie très fort en allemand. Le second traduit.

"Vous êtes en état d'arrestation". Jean Bernard redoutait depuis longtemps ce moment. Il s'y est préparé. Il exprime sa surprise mais ne manifeste aucune émotion. Il demande à terminer l'entretien avec son patient, ce qu'on lui accorde. Il appelle discrètement son employée de maison et lui glisse à l'oreille : "Détruisez tout..." Tout, c'est à dire les fausses cartes d'identité empilées dans la cave... Il apprendra après la guerre que la jeune femme était la maîtresse d'un officier allemand. Mais le patriotisme l'a emporté : elle a détruit les cartes et n'a pas dénoncé son employeur.

Les policiers se font soudain très courtois. Le fait que le médecin assure un service hospitalier les surprend visiblement. Ils demandent à Jean de prendre son temps pour prévenir ses collègues. Ils lui donnent même des conseils tandis qu'il remplit sa valise. En descendant l'escalier l'un des policiers porte ses bagages.

Après un bref interrogatoire au siège de la Gestapo, rue des Saussaies, il est emmené à Fresnes. A l'avant de la voiture, à côté du chauffeur, un garde le surveille attentivement, revolver au poing. A l'arrière, près de Jean, un homme menotté, au visage tuméfié, gémit doucement.

Arrivé à Fresnes, Jean est dépouillé de sa valise, de sa montre, de sa ceinture, de sa cravate et d'un objet précieux entre tous : son stylo. Il occupe maintenant avec trois autres prisonniers une cellule de quatre mètres de long sur deux mètres cinquante. Ses trois codétenus semblent avoir été réunis par Jacques Prévert puisqu'il s'agit d'un commandant belge, d'un voleur chez qui on a découvert une mitraillette et d'un danseur de ballet.

La fenêtre, dont la vitre en verre dépoli ne donne qu'une vue brouillée de la liberté, ne s'ouvre pas. L'air ne pénètre que par un petit vasistas. Les captifs ne sortent de leur cellule que pour aller à la douche : une fois par mois dans le meilleur des cas mais le plus souvent tous les deux ou trois mois.

Cet enfermement entraîne de nombreuses détériorations : troubles psychologiques liés à la claustration, dégradations physiques inhérentes au manque d'activité, à la sous-alimentation et à la mauvaise hygiène.

Les colis sont rares car la plupart du temps les familles ne connaissent même pas le lieu de détention.

Les parasites : poux, puces, punaises... prolifèrent. La gale creuse patiemment dans la peau ses galeries tortueuses. Mais le pire c'est l'angoisse qui ne s'atténue que dans le sommeil -et encore, pas toujours.

Jean Bernard écrit une sorte de "prière des prisonniers de Fresnes" qui commence ainsi :

"Seigneur, vous nous voyez quatre dans cette cellule. L'un gît sur le sol. Deux, se suivant, marchent de mur en mur. Et le quatrième, le front appuyé sur la vitre, s'efforce en vain de deviner le monde, un pauvre monde de cours grillées, de murailles grises, un pauvre monde dont le verre dépoli lui dérobe l'apparence même."

Sans doute ce "quatrième", qui cherche encore à scruter un macrocosme réduit à une sordide et dérisoire lucarne, c'est Jean Bernard lui-même. Pourtant le désespoir n'a pas de prise sur son âme. Cette incarcération a un sens, elle participe à son combat.

La prière s'achève ainsi : "Donnez-nous à tous, Seigneur, la force nécessaire pour résister aux terribles interrogatoires de l'avenue du Bois, aux questions et aux pièges, au martinet qui fait si mal, aux tisons, aux tenailles et aux flammes. Il ne fallait rien dire et nous n 'avons rien dit. Donnez-nous à tous, Seigneur, la force nécessaire pour mourir, donnez-nous aussi à tous la force qu 'il faut pour vivre."

De la force, il en faut pour supporter l'enfermement, mais aussi et surtout pour soutenir les plus faibles, tentés de se laisser aller. Jean se ressource par l'activité mentale, la réflexion, la méditation. La nuit, pendant que les autres dorment, des souvenirs littéraires lui reviennent en mémoire comme ces vers écrits par Apollinaire lorsqu'il était enfermé à la prison de la Santé :

Que lentement passent les heures

Comme passe un enterrement

Tu pleureras l'heure où tu pleures

Qui passera trop vivement

Comme passent toutes les heures

Une nouvelle fois les connaissances médicales de Jean Bernard lui seront utiles pour venir en aide à un prisonnier. Un matin, on vient jeter dans sa cellule un vieil horloger luxembourgeois aux capacités intellectuelles très limitées.

Jean a l'idée d'utiliser ce terrain favorable pour permettre au vieil homme de simuler les symptômes d'un ramollissement cérébral qui, avec un peu de chance, peut aboutir à sa libération. Au bout d'un mois de répétitions laborieuses, l'horloger tient son rôle. Ses compagnons de cellule appellent un médecin... et le vieil homme est libéré. Jamais les Allemands n'ont soupçonné qu'une personne aussi primaire pouvait simuler. Après la Libération, Jean recevra une lettre de remerciement de l'horloger luxembourgeois.

La centième nuit de son incarcération, alors qu'il ne dort pas, Jean a une soudaine révélation : il revoit une ordonnance médicale entr'aperçue sur le bureau de la Gestapo, une ordonnance qu'il avait établie pour le fils d'un ami à Marseille... C'est sans doute la cause de son arrestation. Effectivement, quelques jours après, interrogé par les Allemands, on lui demande dans quelles villes il a séjourné. Il cite intentionnellement Marseille ; on brandit sous ses yeux l'ordonnance : "Reconnaissez-vous ce document ?"

Sans se laisser décontenancer Jean invente une histoire tout à fait plausible. Ses notions d'allemand sont suffisantes pour comprendre quelques mots échangés par les officiers : "Avec la police, c'est toujours pareil, ils ne font qu'arrêter des innocents..." L'interrogatoire se prolonge, mais l'essentiel est acquis : on pense qu'il a été arrêté par erreur. Il sera d'ailleurs libéré peu de temps après. La chance vient de lui sourire une fois de plus.

De retour à Paris Jean Bernard entre dans le réseau Jade-Fitzroy dirigé par Georges Tournon, imprimeur. Il s'agit de transmettre des informations sur le déplacement des troupes allemandes.

A cette époque le bruit court que les Allemands vont arrêter tous les hommes adultes. Si cela devait se confirmer ce serait la fin de leur réseau de renseignements.

Par chance, la cave de l'imprimerie de Tournon correspond par un puits avec une partie des innombrables galeries qui sillonnent le sous-sol de Paris. On sait que ces galeries correspondent aux anciennes carrières dont a été tirée la pierre ayant servi à bâtir la capitale. En cas de perquisition il y a moyen de se cacher là. Une portion en est donc aménagée. On y entasse des provisions. L'ouverture du puits est malencontreusement trop visible. L'un des hommes a l'idée ingénieuse de poser tout en bas une large cuvette remplie d'eau. Si les Allemands fouillaient la maison et éclairaient l'intérieur du puits ils ne verraient que le reflet de leur torche au fond et n'insisteraient pas...

Un jour le réseau apprend que les Anglais ont l'intention de bombarder le Sénat où s'est installé Goering ainsi que l'état-major de l'aviation allemande.

Jean Bernard observe les toits, note l'emplacement des batteries de défense antiaérienne et les communique aux Alliés. Finalement ceux-ci renonceront à ce bombardement qui, en détruisant une des richesses du patrimoine aurait pu avoir un mauvais effet sur le moral des Français (même si l'expression n'existait pas encore on se préoccupait déjà des dommages collatéraux...).

Au moment du débarquement en Normandie, le réseau Tournon apprend que les forces allemandes avancent vers Limoges. Jean Bernard et les siens avertissent Londres qui envoie des hommes pour leur barrer la route.

Les Alliés ont prévu de reconquérir peu à peu le pays en évitant Paris qui n'apparaît pas, à leurs yeux, comme un objectif stratégique prioritaire. Mais Charles de Gaulle, lui, en fait une question d'honneur. Il déclare qu'il enverra la division Leclerc à l'assaut de la capitale. Les Alliés finissent par céder et participent à la libération de Paris, opération dont l'importance symbolique sera importante.

Jean prend part à ces événements d'une façon insolite : avec l'aide de son voisin du dessus, Monsieur Pauphilet, érudit mais aussi résistant de premier plan, il indique par téléphone aux troupes du Général Leclerc l'emplacement des mitrailleuses qui défendent le lycée Montaigne, ce qui permet de les neutraliser.

Finalement, les Allemands ne mettront pas à exécution leur projet de mobilisation générale des adultes et la vie de troglodyte sera épargnée à Jean Bernard et à ses compagnons.

Pendant qu'on libère Paris une scène a particulièrement frappé Jean : tandis que des rafales tirées par des chars allemands balayent le boulevard Saint Germain, une femme, un cabas dans chaque main, s'apprête à le traverser. Il l'arrête, veut l'obliger à se protéger. Elle se rebiffe : "Mais enfin, Monsieur, vous n'allez pas m'empêcher de faire mes courses !" Pendant les combats la vie continue...

Une fois Paris débarrassé des troupes ennemies, c'est l'heure des règlements de comptes entre Français avec tous les débordements qu'on peut imaginer en pareille situation.

Arrivant à l'hôpital Broussais Jean apprend que le professeur Chevallier vient d'être arrêté par un groupe de résistants, il se trouvait chez des amis en compagnie d'un journaliste collaborateur et a été embarqué avec les autres invités. On l'a emprisonné près de la mairie de Neuilly.

Jean revêt sa plus belle tenue militaire. Il court à Neuilly défendre Paul Chevallier dont il rappelle les titres et les fonctions. Peine perdue. Il est contraint de menacer les hommes qui ont arrêté Paul Chevallier de représailles pour le cas où ils refuseraient de libérer leur prisonnier. Le professeur sera finalement sorti de prison.

Après la Libération de Paris, la guerre continue. Autant elle a été longue à commencer, autant elle n'en finit plus de finir... Malgré le débarquement des Alliés, les Allemands continuent d'occuper plusieurs poches près de l'Atlantique : Bordeaux, Saint-Nazaire, La Rochelle... Jean s'engage dans les unités combattantes qui vont lutter jusqu'au bout, jusqu'à la paix. Il aurait souhaité rejoindre les troupes françaises qui se battent en Allemagne mais il est envoyé sur le front de l'Atlantique.

Il est affecté comme adjoint du colonel Reilinger, médecin commandant le service de santé de l'armée du général de Larminat. Reilinger a été un des premiers à rejoindre de Gaulle. En 1940, prévoyant la défaite, il s'est fait affecter avec le général de Larminat au Liban d'où il a pu rallier les troupes de la France libre.

De novembre à avril 1945 l'armée du Général de Larminat va faire front à un ennemi occupant encore quelques poches de résistance ainsi que les îles proches du littoral. Situation paradoxale : l'armée française se bat tournée vers l'ouest ! En avril, une opération qu'on espère définitive est lancée. Jean Bernard fait partie de la division qui attaque l'île d'Oléron. Par suite d'une erreur le service de santé qu'il commande est débarqué avant les troupes combattantes. Les plages sont truffées de mines. Après quelques moments d'inquiétude le reste des troupes françaises arrive enfin. Les Allemands, démoralisés, finissent par se rendre.

Ainsi se termine la guerre de Jean Bernard.

Après cette longue épreuve où chacun a été contraint de révéler des forces ou des faiblesses souvent insoupçonnées, un monde durement éprouvé commence à soigner ses blessures.