L'activité médicale

Une fois déposées les armes de la guerre le combat reprend contre la maladie.
Pendant trente-cinq ans Jean Bernard se rendra chaque matin à l'hôpital, il passera le plus de temps possible près des malades, coordonnant les efforts de son équipe. Le mot d'ordre du service est tout simple : porter secours à ceux qui souffrent.
Les époques qui suivent les grands bouleversements ou même les grandes destructions ont leur côté exaltant : ce sont des périodes de reconstruction où tout semble possible. Sur les décombres d'un univers ancien on veut bâtir un monde neuf, un monde meilleur. Du moins, on l'espère...
Justement, en ce qui concerne la recherche scientifique, le chantier est immense. Avec deux amis, Hamburger et Fauvert, médecins et chercheurs comme lui, Jean Bernard prend une initiative. Il a eu Jean Hamburger comme “élève” durant quelques mois dans le cadre de ses conférences d'internat et ils sont restés liés. En s'engageant dans la voie ouverte par Pasteur-Vallery-Radot (petit-fils de Pasteur) Hamburger s'est spécialisé en néphrologie, devenue discipline médicale à part entière. Le domaine de Fauvert est le foie, machine passionnante dont on commence à découvrir l'extraordinaire complexité.
Aux trois amis vont s'adjoindre dix autres spécialistes pour finalement constituer un Club rassemblant toutes les branches de la médecine. Ce sera le Club des Treize —un petit clin d'oeil à Balzac !
Les réunions ont lieu une fois par mois, de dix-sept à vingt-et-une heures, dans un petit hôtel de la rue du Bac. Deux exposés sont à l'ordre du jour de chaque séance. Chaque spécialiste présente un aspect de sa discipline en s'efforçant de le rendre intelligible aux autres. Gare à lui s'il se réfugie derrière le jargon ou la langue de bois !.. Les questions fusent, pertinentes, impertinentes aussi. Entre pairs on ne se ménage pas. Cette franchise, cette vivacité, font toute la valeur de ces réunions qui permettent aux chercheurs de sortir de leur isolement. Ce sont des moments de débat mais aussi d'amitié, de jubilation intellectuelle. C'est un creuset où il est possible de forger une nouvelle recherche qui s'efforce de ne pas perdre de vue son objet essentiel : l'être humain.
Pourtant, après quatre ans d'existence le Club des Treize va se dissoudre. Les membres fondateurs y ont introduit leurs élèves. L'ambiance a changé. Le joyeux bouillonnement du début a fait place à des discours plus mesurés où l'on se ménage, où l'on se protège... On ne se fâche plus, on rit moins... bref, on s'ennuie. Les conventions étouffent finalement le Club des Treize. Les chercheurs s'enferment à nouveau dans la solitude de leur laboratoire, bien loin les uns des autres...
En 1946, Jean Bernard est nommé médecin des hôpitaux de Paris et affecté à l'hôpital Hérold. Il y avait déjà été interne en 1934, dans le service de Robert Debré. Entre ces deux dates, la médecine a fait de nombreux progrès. La guerre, on l'a vu, y a été pour quelque chose. Les sulfamides et la pénicilline rendent à présent bénignes des affections dont on mourait hier. Tout a changé... sauf pour les enfants leucémiques.
Jean est confronté au spectacle insoutenable de ces enfants entrant à l'hôpital apparemment en bonne santé et qui, vite épuisés par l'anémie, accablés par les hémorragies et les douleurs osseuses, meurent en quelques mois, en quelques semaines parfois. Il prend la décision de lutter contre ce fléau.
Ce tournant de sa vie et de sa carrière n'est pas le fruit du hasard ou des circonstances. C'est un choix déterminé, un engagement de l'être tout entier.
Sauver un enfant de la leucémie c'est le disputer à une entité complexe, rusée, qu'il faut apprendre à connaître pour la vaincre. Arrêtons-nous un instant pour tracer un bref portrait de l'adversaire auquel Jean Bernard va s'affronter. Le mot "leucémie" est formé à partir de deux racines grecques “leukos” : “blanc” et “haima” : "sang". C'est la “maladie du sang blanc”, souvent appelée aussi “cancer du sang”.
Cette maladie fut identifiée pour la première fois en 1840 par Alfred Donné, médecin de l'Hôtel-Dieu de Paris. Le malade dont il examina le sang cette année-là avait autant de globules blancs que de globules rouges. C'était beaucoup trop. Le sang normal contient en effet pour chaque millimètre cube quatre à cinq millions de globules rouges pour cinq à sept mille globules blancs. Dans le sang de certains malades on comptera jusqu'à 500 000 globules blancs par millimètre cube ! Bennet en Ecosse, Virchow en Allemagne, contribueront à donner les descriptions initiales de la maladie.
A la fin du 19ème siècle Epstein décrivit les leucémies aiguës qui tuent en quelques semaines.
La leucémie se définit donc par la prolifération de globules blancs jeunes, anormaux, dans les organes, la moelle des os, la rate, les ganglions. Ces globules blancs se montrent incapables d'assurer leur fonction de défense. Ils n'obéissent plus à aucune règle. Ce sont des cellules sauvages dont le développement irrégulier altère gravement les fonctions de l'organisme. De plus, ils sont immortels... Peu à peu ces tueurs en liberté étouffent les globules rouges, les plaquettes sanguines et même les globules blancs normaux.
L'augmentation du volume de la rate et des ganglions traduit leur prolifération. D'autres signes apparaissent : hypertrophie des testicules, gonflement des gencives... Le malade est pâle, essoufflé. Il s'épuise rapidement. Ces signes d'anémie révèlent l'étouffement des globules rouges.
Quant à l'insuffisance des plaquettes sanguines, elle entraîne des hémorragies de la peau, du nez, de la bouche mais aussi des organes profonds. Par ailleurs, puisque les globules blancs normaux ne sont plus formés, l'organisme ne se défend plus. Cela entraîne de nombreux accidents infectieux, des septicémies, des nécroses (altérations produites dans un tissu vivant par la mort des cellules). La mort survient dans un délai variant entre un et trois mois.
La maladie présente différente aspects selon le degré de maturation des globules blancs anormaux. A un trouble de maturation tardif touchant des globules blancs qui ont commencé à mûrir correspond une forme chronique de la leucémie. Ainsi, chez de nombreuses personnes âgées, la leucémie lymphoïde chronique est une maladie au très long cours, bien tolérée, et souvent elle n'est pas responsable de la mort. A un trouble de maturation très précoce du globule blanc correspond une forme aiguë à évolution très rapide. Les leucémies des enfants sont presque toujours des leucémies aiguës.
L'évolution de la leucémie aiguë non traitée est toujours fatale. Il n'existe pas un seul cas connu de guérison spontanée.

Face aux globules tueurs les médecins sont longtemps restés impuissante. Ainsi, et ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres, un petit malade anglais admis en 1883 à l'hôpital Saint Charles de Londres fut soigné par des purgations, des apports de fer et du vin. Il mourut en douze jours.
Comme les enfants leucémiques étaient anémiés on leur prescrivait les médicaments connus contre l'anémie, notamment l'acide folique. Un chercheur américain, Sydney Faber, démontra bientôt que l'acide folique, loin de lutter contre la maladie accélérait son évolution.
Au milieu du 20ème siècle la résistance s'organisa. Les volontaires se regroupèrent.
Ce fut encore la guerre (décidément !) qui fournit l'occasion d'une expérience décisive. Durant la campagne d'Italie le lieutenant médecin Marcel Bessis proposa de traiter les blessés victimes de graves écrasements musculaires par l'échange total du sang : l'exsanguino-transfusion. Après la guerre, dans son “laboratoire-caveau” de l'hôpital Saint-Antoine, il utilisa cette technique pour sauver les enfants dont la vie était mise en danger par les anticorps de leur mère.
Plusieurs après-midi par semaine Jean Bernard rend visite à Marcel Bessis dans son laboratoire. Ils travaillent et réfléchissent ensemble, ils ont eu connaissance des résultats de certaines transfusions sanguines réalisées sur des enfants leucémiques : on a remarqué que le nombre de leurs globules blancs diminuait.
Jean continue à expérimenter sur les souris.
Finalement, après dix-huit mois d'échanges intensifs avec Maurice Bessis, il envisage de réaliser sur un enfant leucémique le grand échange du sang, l'exsanguino-transfusion.
C'est un enfant de 6 ans prénommé Michel, admis à l'hôpital Hérold le 2 octobre 1947 qui bénéficiera le premier de ce traitement. Le nombre de ses globules blancs est quinze fois plus élevé que la normale, la moelle osseuse est infiltrée par les cellules leucémiques. L'issue fatale est proche. La transfusion est décidée.
Du bras droit de cet enfant est extrait un litre et demi de sang ; la même quantité, fournie par différents donneurs, est injectée dans l'autre bras. Le sang du petit malade est remplacé à quatre-vingt-quinze pour cent.
Octobre 1947. Suzanne, la laborantine, observe au microscope un fragment de la moelle osseuse de Michel, dont le sang a été renouvelé dix jours auparavant. Suzanne n'en croit pas ses yeux (ou plutôt son oeil, celui qui plonge dans l'oculaire unique) : toutes les cellules sont redevenues normales, les cellules leucémiques ont disparu ! Elle pousse la porte du bureau voisin et annonce l'extraordinaire nouvelle à Jean Bernard et Marcel Bessis. C'est un grand moment d'émotion, comme il y en a peu dans une vie. Les jours suivants, la température de l'enfant redevient normale. Il retrouve son caractère vif et enjoué. Il dort et s'alimente bien... Une deuxième transfusion est réalisée quelques jours plus tard. Bientôt la moelle et le sang redeviennent normaux.
Michel est-il guéri ? On peut le penser. Hélas, quelques mois plus tard, la maladie reprend le dessus et l'emporte. La douleur est d'autant plus forte qu'un espoir était né...
Pourtant la défaite des médecins n'est pas totale : ils ont prouvé qu'il était possible d'envisager une rémission complète de la leucémie en modifiant le milieu sanguin.
Une découverte est une des choses les plus difficiles à faire admettre. Lorsque Jean Bernard et Marcel Bessis présentent leurs travaux devant les membres de la Société médicale des hôpitaux de Paris, l'un d'entre eux déclare après avoir examiné au microscope une goutte du sang du petit Michel : “Il est vrai que les globules blancs de votre malade ressemblent beaucoup à des cellules leucémiques, mais puisqu'une rémission est survenue il ne s'agissait certainement pas de leucémie.”
Curieuse logique montrant la puissance des a priori dont les scientifiques eux-mêmes sont souvent les victimes. Cela devrait nous rendre méfiants envers eux lorsqu'il tendent à légiférer hors de leur domaine de compétence, mais ceci est une autre histoire...
Malgré l'incrédulité des grands aînés, Jean Bernard et Maurice Bessis, portés par la certitude d'aboutir bientôt, poursuivent leurs recherches.
Pendant vingt ans ils réussissent à prolonger la vie des enfants leucémiques même s'ils ne parviennent pas encore à les guérir.
Mais le combat devient international. La maladie est attaquée sur plusieurs fronts.
A Boston, Sydney Faber s'intéresse maintenant à la chimiothérapie et particulièrement aux antagonistes de l'acide folique. Par ailleurs l'explosion accidentelle en plein océan Pacifique d'un container d'ypérite dans les soutes d'un navire américain ouvre fortuitement une nouvelle piste. On découvre que ce gaz de combat responsable de tant de victimes pendant la première guerre mondiale diminue le nombre des globules blancs. Ainsi sont découverts de nouveaux médicaments des leucémies qu'on appellera “analogues de l'ypérite”, ou “moutardes azotées”. Un jour, du sérum de cobaye, injecté à une souris leucémique, entraîna la guérison de celle-ci. On crut avoir découvert une immunothérapie. On sut plus tard que le sérum de cobaye, différent de celui des autres espèces animales, contient de grandes quantités d'une enzyme appelée asparaginase. Or, les cellules leucémiques, différentes en cela des cellules normales, sont incapables de faire la synthèse de l'asparagine, indispensable à leur croissance, et doivent la recevoir du sang circulant. Il se trouve que l'asparaginase détruit l'asparagine du sang, interdisant ainsi la croissance des cellules leucémiques sans troubler la croissance des cellules saines, capables, elles, de faire la synthèse de l'asparagine. L'asparaginase, dont la découverte a été favorisée par le hasard, est le premier exemple d'un médicament dont l'action est fondée sur la différence entre la cellule leucémique et la cellule normale. Initialement extraite du sérum de cobaye, l'asparaginase est actuellement obtenue à partir de cultures de colibacilles, ouvriers dociles des pharmacologies nouvelles.
D'autres substances révéleront une certaine efficacité : les sécrétions d'une éponge du golfe du Mexique, la colchique des prés, des champignons, des bactéries...
De leur côté, les paysannes du Québec soignent le diabète avec des tisanes de pervenche. A l'analyse, on s'aperçoit que ce breuvage ne fait pas baisser le taux de sucre mais qu'en revanche il diminue fortement, lui aussi, le nombre de globules blancs. On tirera de la pervenche un médicament antileucémique de premier ordre.
Les intelligences du monde entier sont donc mises à contribution, ainsi que la faune et la flore des cinq continents. Mais la maladie, telle un maître d'école inflexible, pose un problème apparemment insoluble. Les éléments dont nous disposons pour l'affronter sont disséminés dans le monde entier. Chaque retard dans la solution de l'énigme correspond à des morts nouvelles. Des morts d'enfants.
Bien sûr, à défaut de les guérir complètement on peut s'efforcer d'améliorer la vie des jeunes malades. En 1957, lorsque Jean Bernard arrive à l'hôpital Saint-Louis, les mères des petits leucémiques sont autorisées à rester une heure par jour auprès des enfants. Jean, avec d'autres collègues, lutte contre l'administration et réussit à obtenir que les mères puissent rester toute la journée à l'hôpital si elles le désirent. Ceci est rendu possible par la création à l'intérieur de l'hôpital des “maisons maternelles”. Ces améliorations sont nécessaires et bénéfiques, mais c'est une façon de gérer la douleur, non de la soulager.
En 1960, Jean Bernard est interwievé à la télévision. On lui demande : “Verrez-vous la guérison de la leucémie de votre vivant ?”
Avec sagesse il répond : “J'ignore combien de temps il me reste à vivre...”
Dans les années qui suivent, Jean et Georges Mathé de l'hôpital Saint-Louis pratiquent sur les enfants leucémiques la greffe de la moelle osseuse. Mais les résultats restent encore incertains. Il faudra attendre les remarquables découvertes de Dausset sur les groupes sanguins HLA (human leucocyte antigens, antigènes des globules blancs de l'homme) et la façon de lutter contre le phénomène de rejet pour que cette greffe devienne un moyen de traitement efficace.
La greffe de moelle osseuse permet la guérison de la moitié des malades atteints de leucémie myéloïde chronique et d'un pourcentage notable de malades atteints de leucémie aiguë. Pour éviter les problèmes de rejet on a eu recours à l'autogreffe : la moelle du malade, prélevée en période de rémission est conservée à basse température et réinjectée ultérieurement.
Quelles sont, au début du troisième millénaire, les perspectives d'avenir pour la lutte contre la leucémie ?
Le Professeur Jean Bernard a été le témoin privilégié de l'évolution des méthodes thérapeutiques. C'est à lui que l'on s'adresse en priorité lorsqu'il s'agit d'établir pour le grand public le bilan de la recherche.
Nous apprenons ainsi que des voies nouvelles se sont récemment ouvertes dans plusieurs directions. Parmi celles-ci :
— l'utilisation, pour la greffe, non pas de moelle osseuse, mais de sang de cordon ombilical, prélevé à la naissance. Ce sang est très riche en cellules jeunes comme celles de la moelle.
— le sang périphérique contenant un petit nombre de ces cellules jeunes analogues à celles de la moelle, des échantillons de sang concentré pourraient, dans certains cas, remplacer la greffe de moelle.
Longtemps, les seuls traitements des leucémies ont été les traitements destructeurs. Depuis quelques années, un traitement correcteur permet la rémission non pas en détruisant les cellules leucémiques, mais en les corrigeant, en les transformant peu à peu en cellules sanguines normales.
Ce sont les travaux d'une équipe française (L. Degos) et d'une équipe chinoise (Wang) qui ont permis cette découverte. Le médicament efficace est une substance chimique dérivée de la vitamine A, l'acide tout-transrétinoïque. L'association de l'acide tout-transrétinoïque en alternance avec les traitements antérieurs a permis de doubler le taux des guérisons.
En décembre 2000, les journaux annoncent qu'un nouveau médicament contre la leucémie vient d'être mis au point par le docteur H. Kantarjian, du centre Anderson de Huston.Quatre-vingt-dix pour cent des malades en première phase de la maladie sont toujours en rémission après six mois de traitement.
L'intérêt de la nouvelle molécule utilisée est de bloquer spécifiquement une protéine anormale qui fait proliférer les globules blancs. A suivre...
Dans la lutte contre la leucémie, comme dans bien d'autres domaines, il n'y a pas une découverte fondamentale, un “Eurêka!” qui modifie définitivement l'approche du problème. Si les rémissions sont devenues de plus en plus longues, puis définitives (aux Etats-Unis on considère comme une guérison une rémission de sept ans ; en France on attend dix ans), c'est grâce à la combinaison de plusieurs méthodes (transfusion, greffe de moelle, chimiothérapie) et surtout à l'élaboration de programmes de soins de mieux en mieux organisés. Car il ne suffit pas de soigner le malade quand il va mal. il faut aussi lui prescrire un traitement préventif lorsqu'il va mieux.
Ainsi, on pourrait dire que la leucémie n'a pas été vaincue par l'apparition d'une arme nouvelle (un médicament) mais par l'application d'une stratégie de plus en plus perfectionnée, associant différents moyens.
Actuellement la guérison survient chez l'enfant dans le tiers des cas. Il faudra encore attendre quelques années la mise au point d'un vaccin efficace.
Reste une question essentielle : quelle est l'origine de la leucémie ?
Le médecin, en effet, ne peut se contenter d'être un guerrier qui affronte le mal et développe ses stratégies de combat, il ne doit pas oublier l'adage selon lequel “mieux vaut prévenir que guérir”. L'action de Jean Bernard ne s'est pas limitée à l'invention de méthodes thérapeutiques, il s'est aussi penché sur les causes favorisant l'apparition de la maladie. Et ses découvertes, là encore, sont d'un grand intérêt.
On a remarqué qu'il se déclarait vingt à trente fois plus de leucémies chez les enfants souffrant de trisomie mongolienne que chez les enfants normaux. Le Professeur Jérôme Lejeune a montré que cette trisomie est due à la présence dans toutes les cellules de trois chromosomes du groupe 21 au lieu de deux. Ainsi, il semble que la trisomie favorise l'apparition de la leucémie, mais on ne sait pas encore comment.
Parmi les pionniers de la radiologie et les physiciens exposés aux radiations ionisantes, plusieurs ont été atteints de leucémie.
La fréquence des leucémies dans les populations japonaises bombardées, à Hiroshima et Nagasaki, a cruellement confirmé le pouvoir des radiations de provoquer des leucémies. On a compté sept fois plus de leucémies dans les populations soumises à la bombe atomique que dans les autres villes japonaises.
Le benzène, agent chimique employé dans diverses industries (caoutchouc, héliogravure, etc.) provoque des cas de leucémie chez les ouvriers qui le manipulent sans protection.
Le professeur Jean Bernard a joué un rôle important dans la découverte de cette nuisance et dans la réaction des autorités sanitaires.
Les radioleucémies et les leucémies provoquées par le benzène sont aujourd'hui reconnues par la législation française comme des maladies professionnelles.
La recherche progresse sans cesse, et par des voies parfois surprenantes. Ce n'est pas toujours dans les laboratoires les plus modernes, possédant le matériel le plus sophistiqué, que les découvertes se produisent...
Ainsi, à Kampala, capitale de l'Ouganda, Denis Burkitt, un chirurgien britannique, observe vers 1958-1960, chez de nombreux enfants africains, la fréquence particulière d'une tumeur de la mâchoire, très proche par son anatomie des leucémies. Les enfants atteints viennent seulement de certaines régions d'Ouganda. Déjà, auparavant, les grands explorateurs Stanley et Livingstone, avaient dessiné des têtes d'enfants déformées par la même tumeur dans les marges de leurs carnets ; ils avaient noté aussi que les sorciers africains recommandaient la migration aux populations des villages où des tumeurs étaient observées.
Les recherches ont montré que la tumeur de Burkitt dépend de la température et de l'humidité ; elle n'est observée que lorsque la température est égale ou supérieure à 16°C, l'humidité égale ou supérieure à 51 cm par an. Mais la tumeur n'apparaît que lorsque plusieurs autres conditions sont réunies : la présence d'un virus universel, du type de celui qui déclenche en Europe de bénignes mononucléoses, la contamination par le parasite du paludisme, transmis par un moustique, certaines anomalies chromosomiques, enfin la pauvreté qui, avec le manque d'hygiène, favorise aussi l'apparition de la maladie (peut-être certaines coutumes très simples sont-elles importantes, telle celle de couvrir ou non d'un voile le berceau de l'enfant, le protégeant ou non contre les moustiques...)
La tumeur de Burkitt a renouvelé la recherche sur les causes des leucémies en montrant que la maladie résulte de l'addition de nombreux facteurs.
Cela conforte l'idée, chère au Professeur Jean Bernard, selon laquelle la recherche médicale exige une approche pluridisciplinaire, ainsi qu'une vaste culture, et non une hyper-spécialisation. Le chercheur doit avoir l'oeil à son microscope, il doit écouter et observer ses malades, mais une vision d'ensemble de la maladie, à l'échelle planétaire et selon son développement historique lui est également nécessaire. Il découvre alors des réalités passionnantes.
Par exemple, le fait qu'il existe deux fois plus de leucémies en Suède qu'en Italie ; que la leucémie lymphoïde chronique est très rare en Extrême-Orient. À ces variations géographiques s'ajoutent des variations historiques. Ainsi, la fréquence si cruelle de la leucémie aiguë du petit enfant est, en Europe occidentale, un phénomène récent.
D'autre part, la fréquence générale des leucémies a augmenté partout dans le monde jusque vers 1960, a cessé d'augmenter à partir de cette date et commence à diminuer, à l'approche de l'an 2000. Pourquoi ? Cela reste encore en grande partie une énigme.
Cette histoire du traitement de la leucémie, ébauchée ici dans ses grandes lignes et par la force des choses inachevée est pleine d'enseignements. Elle nous apprend d'abord que la lutte contre la maladie est l'engagement de toute une vie. Elle nous rappelle ensuite que tout progrès est le fruit d'un travail acharné, mais aussi d'heureux hasards qu'il faut savoir accueillir même s'ils obligent à renoncer aux idées préconçues. Enfin, elle souligne que la victoire ne peut être obtenue que par une communauté répartie sur l'ensemble de la planète, attentive aux formes particulières des maladies dans des régions différentes, aux pharmacopées traditionnelles, etc.
Autant le chercheur doit être déterminé dans son choix éthique, autant il doit rester humble dans son travail. Ce dernier doit toujours être en relation avec l'ensemble de la communauté scientifique, celle-ci étant organisée en véritable réseau de résistance au mal.
Comment ne pas penser au beau livre de Camus : “La Peste” ?
Dans ce roman, cette maladie terrible qui dévaste la ville d'Oran n'est vaincue ni par un médicament nouveau ni par une initiative géniale : elle se retire d'elle-même lorsqu'elle trouve en face d'elle des hommes, tous différents, qui ont réussi à s'unir pour la combattre. Cette hypothèse, plus littéraire que scientifique, n'engage que moi. Et, puisque j'en suis aux remarques personnelles, j'avouerai encore, pour conclure ce chapitre, que Jean Bernard me fait souvent penser au docteur Rieux tel que le décrit Camus. Ce docteur Rieux qui voulait “dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser” et porter “le témoignage de ce qu'il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d'admettre les fléaux, s'efforcent cependant d'être des médecins.”