Quelques visages

Dans les pages précédentes nous avons beaucoup parlé de la maladie et du combat acharné mené contre elle.
Mais le médecin voit toujours cet ennemi à travers la personne des malades. Entre eux et lui se tissent des liens affectifs.
Parmi les nombreuses rencontres qui ont jalonné la vie de Jean Bernard, voici quelques portraits.
En 1945, une jeune assistante sociale de vingt-six ans, Marie, vient le consulter. Elle s'inquiète d'une petite fièvre persistante. Le médecin envisage d'abord une infection bénigne de la gorge ou de la peau. Il pense aussi à une possible origine rhumatismale. Mais les examens ne révèlent rien de ce côté-là. La fièvre s'entête. Alors Jean commence à envisager une maladie très grave, l'endocardite lente. Bientôt la pâleur de Marie et le gonflement de sa rate renforcent la probabilité du diagnostic. Enfin la culture du sang prélevé confirme la présence de l'agent de la maladie, un streptocoque.
Vaccins, transfusions, sulfamides, pénicilline, tous les moyens employés s'avèrent inefficaces. Jean Bernard estime qu'il doit la vérité à Marie. Il l'informe qu'elle est condamnée. L'échéance fatale surviendra dans les deux ans à venir.
Pourtant Marie ne perd pas courage. Elle décide d'aller vivre à la campagne et de se consacrer à la prière.
Au début de l'année 1946, Jean Bernard apprend qu'une équipe américaine vient de faire une découverte prometteuse : si un streptocoque résiste aux doses habituelles de pénicilline, il est détruit par des doses dix fois supérieures.
Jean n'hésite plus : il fait revenir Marie et la soigne avec des doses massives de pénicilline. Elle guérit. Aujourd'hui, c'est une heureuse grand-mère.
En 1950, des amis de Jean Bernard lui demandent de venir soigner leur fille Catherine, âgée de onze ans. Une ou deux fois par an, il se rend chez eux pour soigner un rhume, une angine. Mais cette fois, c'est plus sérieux. La petite se plaint de violents maux de tête. Elle vomit et sa température est élevée. Surtout, détail alarmant, sa nuque est raide. Catherine est admise d'urgence dans le service du professeur Robert Debré, à l'hôpital des enfants malades. Le diagnostic tombe : méningite tuberculeuse avec présence du bacille de Koch dans le liquide rachidien. C'est un arrêt de mort. A moins que... Jean Bernard et Robert Debré se consultent : il existe bien une substance que l'on pourrait utiliser contre ce type d'affection, c'est la streptomycine, découverte par le chercheur américain Waksman. Mais elle n'a pas encore vraiment fait ses preuves. Elle peut provoquer aussi des troubles que l'on évalue mal, pouvant aller jusqu'à la surdité. Pourtant c'est le seul espoir de sauver Catherine. Jean Bernard et Robert Debré décident de courir le risque et de l'employer. Le traitement est long et douloureux. Il impose de pénibles injections intrarachidiennes.
La petite fille les supporte et lutte courageusement. Le liquide rachidien se purifie et peu à peu retrouve son état normal. Catherine est guérie. Elle est le premier enfant en Europe à avoir suivi ce traitement. La streptomycine ne lui laissera pas de séquelles et elle fera une brillante carrière universitaire.
Malheureusement tous les cas ne connaissent pas une issue heureuse.
En 1958, un garçonnet prénommé Robert, atteint d'une leucémie aiguë est hospitalisé dans le service d'hématologie de l'hôpital Saint-Louis à Paris.
A cette époque on prolonge la vie des enfants leucémiques sans jamais obtenir de guérison. Une rémission est obtenue et puis c'est inévitablement la rechute. L'enfant quitte l'hôpital ; il ne lui reste que quelques mois à vivre. Sans rien leur cacher, Jean Bernard explique la situation aux parents. Il leur remet les médicaments qui limiteront les souffrances de leur fils.
Mais le père et la mère du petit Robert ont un dernier espoir : la nièce d'une concierge qui loge près de chez eux a entendu parler d'un traitement miraculeux découvert par un chercheur exerçant en lisière de la Forêt Noire. Ce médecin est appelé. Le voici à Paris. Il entre dans la chambre de l'enfant et sans l'examiner demande qu'on lui apporte deux brebis pleines. Comment trouver deux bêtes dans cet état en plein Paris à deux heures du matin ? On réveille un boucher qui fait appel à des marchands de bestiaux. Toute une chaîne de solidarité se met en place. Enfin les deux brebis arrivent dans le troisième arrondissement. Elle sont rapidement transportées dans la chambre de l'enfant. Le médecin les tue aussitôt, les ouvre, en extrait les foetus, les broie et les réduit en une mixture qu'il injecte sous la peau de l'enfant. Puis il se lave les mains, demande ses honoraires —qui sont exorbitants — et retourne sans attendre en Allemagne.
Hélas, comme il fallait s'y attendre, le remède ne produit pas le miracle attendu. Au lieu de cela, le petit Robert souffre atrocement pendant deux jours et meurt. Les parents ont perdu leur fils et sont ruinés.
Cependant, grâce à l'acharnement des chercheurs, tous les combats contre la leucémie ne seront pas perdus.
En 1972, Jean Bernard reçoit dans son courrier un exemplaire du journal " Action Sport " de Tunis. Sur la première page, un gros titre : “Myriam X bat le record d'Afrique du Nord du 100 mètres en natation”. Le professeur s'interroge sur la raison de ce curieux envoi, car il ne s'intéresse pas particulièrement à l'athlétisme en Afrique du Nord. Il s'apprête à jeter ce journal quand il relit le nom de la championne. Myriam... Ce prénom lui rappelle quelque chose. Il revoit le visage d'une petite fille. Il cherche dans ses dossiers. Pas de doute, la voilà, c'est bien elle.
Il se souvient. C'est en 1963 que Myriam est entrée à Saint-Louis. Elle avait dix ans. Une leucémie aiguë avait été diagnostiqué. Un traitement commencé à Tunis s'était poursuivi à Paris.
Myriam était intelligente, active. Elle supportait courageusement les malaises, la fièvre, les douleurs. Son état s'était amélioré. La médecine avait progressé depuis la mort du petit Robert. Bientôt Jean annonça à la fillette et à ses parents qu'une rémission totale avait été obtenue. Myriam rentra à Tunis. Après un traitement d'entretien qui dura plusieurs années elle put reprendre une vie normale. Elle était la première enfant au monde à guérir d'une leucémie aiguë... Elle envoya des nouvelles régulièrement puis un jour, elle cessa d'écrire.
Et voilà que neuf ans après sa leucémie elle annonçait à Jean Bernard sa victoire dans un championnat de natation ! Désormais les lettres se succédèrent. L'année suivante Myriam gagna un concours hippique, puis elle se maria. Un jour elle demanda à Jean Bernard :
— Vous m'avez dans le passé parlé de mes futurs enfants. Pensez-vous que je puisse maintenant envisager une grossesse ?
— Probablement ! Mais auparavant il est nécessaire que vous veniez à Paris passer des examens approfondis. Deux mois après, Jean reçut de Myriam un faire-part annonçant la naissance de son enfant. Elle lui avait demandé la permission d'envisager une grossesse alors qu'elle était enceinte de sept mois ! Elle avait en fait besoin d'être rassurée.
Aujourd'hui Myriam et ses deux enfants se portent bien. La leucémie n'est plus pour elle qu'un mauvais souvenir.
Nombreux sont les malades soignés, sauvés par Jean Bernard, qui continuent à lui envoyer régulièrement des nouvelles. Ils témoignent ainsi de leur gratitude.
Il est une autre catégorie de personnes qui cultivent avec émotion le souvenir du professeur : ses élèves. Toute une génération de chercheurs reconnaît en lui un véritable Maître, grand savant, grand pédagogue, attentif et exigeant. Je pourrais multiplier les témoignages de reconnaissance. Toutefois, de peur de tomber dans l'hagiographie, je préfère terminer ce chapitre par une petite note d'humour.
Un soir, sur la terrasse de l'hôtel King David de Jérusalem, j'ai fait la connaissance d'un médecin qui me demanda à quoi j'occupais mes journées. Je lui dis que je travaillais à une biographie du professeur Jean Bernard. Je vis à sa réaction que ce nom ne le laissait pas indifférent.
— Vous le connaissez ?
— Je pense bien, répondit-il, c'est lui qui m'a recalé à mon examen de doctorat !
Et il me raconta comment, quelques années auparavant dans un hôpital parisien, il s'était trouvé face au Professeur pour une épreuve de diagnostic. Le “sujet de l'examen” était une femme alitée.
— Que pourriez-vous me dire de cette patiente ? interrogea le Professeur.
L'étudiant observa, ausculta, palpa... et déclara qu'il ne détectait aucun symptôme particulier. “Cette personne est en parfaite santé, ou bien, si elle a été malade, elle est guérie”.
— Examinez-la encore ! J'aimerais que vous soyez sûr de vous... Quelque chose vous a peut-être échappé ?.. insista Jean Bernard.
L'étudiant sentit la sueur lui monter au front ; il revient à la patiente, la scruta à nouveau du mieux qu'il put et, finalement, conclut qu'il ne voyait toujours rien à signaler.
Le verdict tomba comme un couperet :
— Vous ne serez jamais médecin !
Et, à l'étudiant stupéfait, Jean Bernard désigna les pieds de la patiente : chacun d'eux comptait un sixième doigt !
Moralité : la recherche approfondie ne doit jamais amener à négliger les constats du simple bon sens...
Mon interlocuteur n'avait pas oublié cette leçon. C'est peut-être la raison pour laquelle il est tout de même devenu médecin...