Voyages

Jean Bernard a été amené, par sa profession, à beaucoup voyager. En 1946, il se rend pour la première fois aux Etats-Unis. Il s'agit, au sortir de la guerre, de renouer les liens entre les chercheurs, de confronter les expériences, de découvrir les innovations. Les revues scientifiques ne suffisent pas à diffuser les informations nécessaires. Après ces années inhumaines, la soif est grande aussi de revivifier la recherche par des contacts multiples.

Une fois passée cette période de "remise à niveau", Jean Bernard prendra maintes et maintes fois son bâton de pèlerin pour transmettre aux autres pays les résultats de ses travaux. Car la France est à la pointe de la connaissance en hématologie et dans le traitement des leucémies.

Ainsi, un jour de l'année 1950 dans sa maison d'Aizecq où il n'a pas fait installer le téléphone pour y travailler tranquille, il voit arriver un petit garçon qui court, un papier à la main.

C'est le fils des voisins, équipés, eux, du téléphone, qui vient transmettre un message urgent provenant... d'Australie ! On est venu dénicher au fin fond de la campagne charentaise le spécialiste du grand échange du sang, la transfusion générale. Là-bas, aux antipodes, un malade attend la transfusion générale qui reste son seul espoir de survivre. Jean Bernard ne se dérobe pas, il se rend aussitôt en Australie, ce qui représente à l'époque une grande expédition, avec étapes à Dakar, au Brésil, au Chili...

Au fur et à mesure que ses succès se confirment dans la lutte contre la leucémie, Jean Bernard est demandé partout sur la planète : conférences en Espagne, en Grèce, en Italie, en Roumanie, au Japon ; séjours dans plusieurs pays d'Afrique, en Inde, au Vietnam pour assurer ce transfert de connaissances indispensable aux nations qui n'ont pas les moyens d'investir dans la recherche.

La recherche médicale est aussi un formidable passeport pour franchir le Rideau de Fer, tombé depuis la guerre entre les pays libres et les pays communistes.

En 1951, Jean Bernard est appelé en consultation en URSS. Durant son séjour, il sera surveillé en permanence. Mais malgré le cadre oppressant du régime, il garde un excellent souvenir des médecins qu'il a rencontrés et avec qui il a continué d'entretenir des rapports amicaux.

En Hongrie, il note le divorce entre le gouvernement et la population, signe annonciateur des événements tragiques de 1956.

Mais la plus grande surprise lui vient de la Chine, qu'il découvre en 1957. Le dépaysement total, tant celui des paysages que celui des coutumes et des façons de penser, le fascine. Cette intrusion dans un autre monde reste jusqu'à aujourd'hui son meilleur souvenir de voyage.

Aujourd'hui, le mouvement s'est inversé : beaucoup de pays étrangers envoient leurs chercheurs passer un séjour en France pour se former.

Jean Bernard voyage moins ; il ne veut pas risquer, l'âge venant, des ennuis de santé à l'étranger.

Mais tous ses déplacements lui ont permis d'élaborer une philosophie du voyage, dont la quintessence tient en deux recommandations : munissez vous d'un bon livre et n'engagez pas la conversation avec votre voisin !

Il a aussi une définition très personnelle du plaisir de voyager : c'est le dégagement momentané de toute responsabilité ; être dorloté, pris en charge, materné.

C'est aussi l'interruption du cours de la vie ordinaire, l'exaltation de l'imprévu, de l'insolite...

Et sans doute Jean Bernard ne désavouerait-il pas ces lignes que Paul Morand consacre à l'éloge du voyage : "Voyager, c'est être infidèle. Soyez-le sans remords ; oubliez vos amis avec des inconnus ; trompez vos maîtresses avec des monuments ; à vos parents, préférez ce placeur de films avec lequel vous faites un poker de douze jours à travers le Pacifique. N'écrivez pas ; dites-vous que votre livre d'adresses est un cimetière ; mettez-vous en friche ; assolez votre esprit, faisant alterner les cultures de solitude, de silence avec les récoltes de travail ou de succès. Un déplacement c'est, par magie, une vie nouvelle avec une naissance, une croissance et une mort, qui nous est offerte, à l'intérieur de l'autre."

Pour un homme d'exigence, de devoir, quel soulagement que ces parenthèses de quasi apesanteur !