Histoires d'Académies
En 1972, à l'âge de soixante-cinq ans, Jean Bernard est élu à l'Académie des Sciences. A l'origine de cette élection il y a une histoire très émouvante. En 1946, le professeur Halpern, à qui l'on doit l'invention des médicaments antiallergiques, fait appel à lui pour soigner son fils malade.
Le médecin et le savant passent des jours et des jours côte à côte au chevet de l'enfant. Malheureusement la science et la médecine ont leurs limites : le jeune malade meurt après quinze jours de combat.
Vingt-cinq ans plus tard le professeur Halpern qui n'a pas revu Jean Bernard depuis le drame vient lui rendre visite et lui dit : "Je suis depuis deux ans membre de l'Académie des Sciences. Je pense que vous devriez nous rejoindre." Jean Bernard accepte. Il a deviné que le professeur veut, de cette façon, lui témoigner sa gratitude pour avoir tenté de guérir son fils.
Il se présente donc dans la section appelée "Biologie humaine et sciences médicales". Il est élu par quarante-cinq voix contre treize.
L'accès à l'Académie de Médecine est plus facile. Un nombre relativement important de professionnels du milieu médical finissent par s'y retrouver un jour ou l'autre. Jean Bernard y est élu sans difficulté.
Un jour le professeur Wolff, éminent biologiste, membre de l'Académie française et ami de Jean Bernard lui dit : "Nous sommes quelques-uns à penser à vous..." Il se laisse convaincre et commence les traditionnelles visites aux académiciens en place en vue de solliciter leurs suffrages.
La visite au physicien et Prix Nobel Louis de Broglie est aussi originale qu'ambiguë. Ce savant a une méthode pour éviter de se prononcer à propos de l'élection : il parle pendant une vingtaine de minutes de telle façon qu'à la fin de l'entretien le candidat est bien incapable de savoir s'il votera pour lui...
Lorsque Jean Bernard rend visite à Paul Morand, celui-ci lui tend le compte-rendu d'un examen hématologique qu'il vient de recevoir et lui demande de le commenter, profitant du passage du médecin candidat pour s'offrir une consultation !
Quelques jours plus tard, Jacques Rueff, l'économiste fameux, conseiller du général de Gaulle, interroge Jean Bernard :
- A quel fauteuil postulez-vous ?
- Celui de Marcel Pagnol.
- Ah, tant mieux , vous aurez un beau mort !
Il faisait bien sûr allusion au traditionnel éloge funèbre. A cette époque deux dames de la haute société tiennent salon et prétendent gouverner les élections de l'Académie. Elles sont rivales : la duchesse de la Rochefoucauld et la comtesse de Fels. Peut-être s'exagèrent-elles leur pouvoir véritable mais elles paraissent néanmoins capables d'ajouter -ou d'enlever ! - quelques voix. Or il arrive qu'une élection se joue à une ou deux voix près... Il ne faut donc rien négliger. Jean est soutenu par la comtesse de Fels.
En 1975 arrive le jour de l'élection. Jean Bernard est candidat au fauteuil de Marcel Pagnol contre Jean Dutourd. Vers onze heures du matin, il reçoit un appel téléphonique d'une chaîne de télévision : on veut filmer son attente du résultat ! A quoi bon un tel exhibitionnisme ? Il refuse sèchement.
A treize heures quarante-cinq, on dépouille le premier tour du scrutin. La majorité absolue est à dix-sept voix. Jean Dutourd obtient seize voix, Jean Bernard quinze et on compte trois bulletins blancs. Jean Bernard commence à se résigner... Et puis, au deuxième tour, surprise : il obtient dix-huit voix, contre quinze à Jean Dutourd. Ce dernier a plus tard raconté comment il avait deviné qu'il n'était pas élu en voyant partir les voitures de la télévision qui stationnaient sous ses fenêtres...
Pour Jean Bernard, au contraire, c'est le succès. Tous les académiciens viennent le féliciter, qu'ils aient voté pour lui ou non -c'est la tradition...
Reste à se procurer le costume et l'épée. Le costume, dont le dessin fut créé par le peintre David, est brodé à la main et vaut plusieurs milliers de francs. Il est à la charge du nouvel élu. On murmure que certaines veuves d'académiciens proposent parfois un costume d'occasion...
Chaque épée est une oeuvre d'art, pièce unique conçue par un créateur de renom. Elle doit caractériser son propriétaire par certains symboles qui forment une sorte de blason. Pour Jean Bernard ces problèmes sont d'avance résolus : son costume et son épée seront ceux de son élection à l'Académie des Sciences en 1972.
Pour l'épée, ce sont ses amis qui se sont cotisés et c'est le peintre Olivier Debré qui en a reçu la commande. L'artiste a rendu visite au médecin :
- Surtout, insiste Jean Bernard, ne fais pas comme ce qu'on voit habituellement, une épée pleine de motifs... La clarté, la simplicité avant tout...
Debré a sculpté pour tout symbole... la forme d'un globule rouge. Jean Bernard était ravi.
Il faut maintenant écrire l'éloge du prédécesseur, Marcel Pagnol. Le délai entre l'élection et l'audition du nouvel académicien est de sept ou huit mois.
Jean Bernard emporte à la campagne les ouvres complètes de Pagnol. Il les lit deux fois de suite puis rédige et peaufine le texte destiné à l'assemblée des Immortels... Mais avant ce cérémonial il doit présenter son écrit à une commission destinée à l'évaluer.
Pourquoi le nouvel académicien est-il encore considéré comme un élève devant passer un examen ? C'est la faute à Chateaubriand !
En effet, lors de la réception de celui-ci à l'Académie en 1811, il se livra à une critique acerbe de Napoléon Premier, qui avait pourtant imposé son élection. L'Empereur entra dans une colère furieuse et exigea désormais que tout nouvel académicien, une semaine avant sa réception officielle, soumettrait son discours à l'agrément d'une commission. En fait il s'agit aujourd'hui d'une simple formalité : on veille surtout à ce que le discours ne soit pas trop long.
Le grand moment arrive enfin. L'élu en grande tenue, l'épée au côté, s'adresse à ses pairs. Le discours doit impérativement être lu et non prononcé comme pour une conférence. Jean Bernard n'a jamais lu ses cours devant ses élèves, il trouve le procédé antipédagogique et soporifique. Mais il se plie au protocole et fait semblant de lire son texte. Au bout d'un moment, levant les yeux, il voit un auditeur qui lit un journal !.. S'ennuie-t-il à ce point ?.. Mais il comprend bientôt qu'il s'agit du Monde qui publie le jour même le discours du nouvel élu. Cet auditeur un peu dur d'oreille lit le discours tout en l'écoutant...
A l'éloge de Marcel Pagnol par Jean Bernard succède l'éloge de Jean Bernard par Etienne Wolf. Jean remarque alors que s'il est d'usage de parer le mort de toutes les vertus, on se permet de taquiner un peu le vivant... Plus tard, quand il recevra à son tour Michel Debré sous la Coupole, il lui fera dans son discours cette réflexion : "Vous avez été fier de poser la première pierre de la Tour Montparnasse. N'eût-il pas été raisonnable d'en rester à cette première pierre ?"
Tous les jeudis, depuis lors, Jean Bernard participe à la séance du dictionnaire. Il s'agit de définir les mots le plus précisément possible. Le plus difficile est de faire tomber d'accord deux spécialistes du même domaine. Ainsi chaque définition d'un terme religieux important donne lieu à d'infinis débats entre Jean Guitton et le Père Carré.
Outre la commission du dictionnaire, Jean Bernard participe aussi à la commission des oeuvres sociales de l'Académie.
Par ailleurs il est membre de plusieurs Académies étrangères :
- l'Académie du Maroc, créée par Hassan II, qui compte soixante membres dont trente marocains et trente non-marocains parmi lesquels figure Neil Armstrong, le premier homme qui mit le pied sur la Lune et l'archiduc Otto de Habsbourg, descendant direct de Charles Quint,
- l'académie de médecine de Belgique,
- les Académies d'Argentine, du Chili, du Brésil, de Grèce, de Bulgarie, de Roumanie, de Serbie et d'Argentine,
- l'Académie des sciences d'Australie, dont il est le premier membre non anglophone.
Heureusement elles exigent moins d'assiduité que l'Académie Française qui est sans doute parmi toutes ces institutions celle que préfère Jean Bernard. Cette préférence peut se comprendre : son élection sous la Coupole ne consacre-t-elle pas le rapprochement de ses deux vocations de jeunesse : la science et la littérature ? |