L'Ecriture

Parallèlement à sa carrière médicale, Jean Bernard a toujours écrit. Le plus souvent ses ouvrages traitent de sujets médicaux mais il a aussi consacré un livre plein de sensibilité et de poésie à son cher jardin du Luxembourg.
Que ce soit en vers classiques ou en vers libres il prend plaisir à écrire des poèmes. Il se laisse guider par le rythme qui chante dans sa tête et, généralement, ne corrige pas son premier jet.
Ainsi il trouve les accents d'un poète romantique pour célébrer en un sonnet parfaitement régulier le village de Charente où il passe ses vacances, Aizecq :


Ô douce joie, ô joie d'un autre monde,
Avant, après le départ, le tourment
De rêver deux, allongés tendrement
Quand vient la nuit sur la terrasse ronde
Ô pur présent, infinité féconde
Qui donne vie à notre apaisement,
Calme étendue où fond l'accablement
Brusque plongée au plus secret de l'onde
Le moissonneur exhausse encore sa gerbe
Et lentement chemine parmi l'herbe
Le jeune enfant qui garde les troupeaux
Nous avons su, nous saurons les attentes,
Mais vois, ce soir, les coteaux de Charente
Nous font le don de l'oublieux repos

II a aussi écrit un roman, “La soirée de Volnerange”, qui paraîtra à titre posthume, autant parce qu'il le juge assez médiocre que parce qu'il fait référence à des personnes réelles qui n'y sont pas forcément représentées à leur avantage...
Il a toujours pensé que l'exercice de la médecine se rapproche de la littérature. Le point commun est l'écoute de l'autre. Chez Tchekov qui fut médecin, on trouve cette attention aux gens ordinaires, cette compassion, parfois amusée mais jamais cruelle, qui font la valeur de ses nouvelles.
C'est aussi avec le souci de la formule exacte que Jean Bernard tente de décrire cet état qu'il connaît aujourd'hui : la vieillesse.
Loin de se révolter contre elle, comme le général de Gaulle qui reprenait la formule prêtée à Louis XIV : “La vieillesse est un naufrage”, Jean Bernard, fidèle à lui-même, observe et réfléchit. D'abord, en scientifique, il constate que la question de la vieillesse est relativement... jeune. Le prolongement de la vie est l'un des acquis —et l'un des problèmes— les plus importants de notre société actuelle. Les vieillards des pièces de Molière étaient âgés seulement d'une quarantaine d'années. Et Louis XV, relevant de maladie, se faisait présenter des “ vieillards de quarante-six ans” pour se persuader qu'il pouvait envisager de vivre encore longtemps... Il faut dire que jusqu'au XVIIème siècle l'espérance de vie n'excédait pas trente ans. Nous avons gagné plus de cinquante années de vie en cinq siècles, et le plus gros de celles-ci pendant les cent dernières années.
Cette progression se poursuivra-t-elle ? Jean Bernard en doute, et d'ailleurs il ne pense pas que cela serait souhaitable. Barjavel, dans “Le Grand Secret”, Borges, et bien d'autres écrivains nous mettent en garde contre ce cauchemar que serait une société d'immortels. La mort est indispensable au renouvellement de la vie, de la culture, de la société. Les premiers êtres vivants sur notre planète ne mouraient pas, mais restaient fixés à un stade primitif. C'est l'apparition de la reproduction sexuée qui rendit la vie plus riche, plus variée, en un mot, plus intéressante. Mais le sexe et la mort sont indissociables dans l'évolution des espèces. Beau sujet de méditation...
S'il est vrai, comme le prétend Goethe, que “vieillir, c'est se retirer progressivement des apparences” pour se rapprocher de l'essentiel, la vieillesse peut être vue comme une dernière chance qui nous est offerte pour donner un sens à notre vie et atteindre la sagesse. Encore faut-il veiller à conserver la curiosité pour le monde et la capacité d'étonnement.
Chez Jean Bernard, le grand âge n'a pas interrompu l'activité intellectuelle, qui reste soutenue et entretenue. La pratique quotidienne de la marche à pied le maintient en bonne condition physique. Il dégage encore une telle impression de force vitale que lorsqu'il traverse le Jardin du Luxembourg les passants qui le reconnaissent n'osent pas l'aborder...
Il ne se paie pourtant pas d'illusion, et affirme que les grandes découvertes scientifiques sont le fait d'hommes âgés de moins de trente ans. Les artistes, par contre, peuvent réaliser leurs chefs-d'oeuvre très tard...
Il aborde son propre vieillissement avec philosophie. Il fait remarquer avec malice que l'une des caractéristique du grand âge est que l'on vous demande d'écrire des préfaces et de décorer des amis. Un jour, aussi, il s'est rendu compte, à certains sourires complices, que ses fils le laissaient gagner quand il jouait au tennis avec eux...
Il aime, à ce propos, citer Disraeli, qui distinguait trois périodes dans la vieillesse : dans la première période on est le seul à se rendre compte qu'on est moins brillant qu'avant. Dans la deuxième, l'entourage commence aussi à s'en apercevoir. Dans la troisième période, enfin, l'entourage seul s'en rend compte...
La sagesse, l'humour, aident à supporter les désagréments physiques qui accompagnent le grand âge. Nous nous allégeons avant d'accomplir le grand voyage. Je pense à ce conte africain qui compare les hommes à des courges : au début, la courge est lourde, elle adhère à la terre sur laquelle elle pèse de tout son poids ; puis, à mesure que les années passent, elle se vide peu à peu, si bien qu'à la fin, elle devient un instrument où le vent de l'infini peut chanter...
Ainsi, ce n'est pas un hasard si, au soir de sa vie, Jean Bernard retrouve la littérature qui a nourri sa jeunesse, et emprunte, pour nous léguer son savoir, les chemins de la poésie : “Le dernier temps de ma vie, dit-il, ressemble à un crépuscule plein d'étranges lumières qui aident à comprendre le passé devenu un espace que la mémoire parcourt.”