L'Avenir de la médecine
Il ne faudrait pas imaginer le professeur Jean Bernard tourné entièrement vers le passé. Il se passionne toujours pour l'avenir de la médecine. Quel sera son visage ?
Selon Jean Bernard les hommes ne vont plus mourir des maladies traditionnelles mais de vieillesse. Resteront les accidents, l'arrivée de maladies nouvelles (tous les cinquante ou cent ans arrive une nouvelle maladie), les maladies génétiques, les maladies propres au tiers-monde et les maladies du cerveau (très peu de progrès ont été réalisés dans ce domaine).
En ce qui concerne les troubles du psychisme, Jean Bernard ne croit pas à la psychanalyse : “Je n'ai jamais vu un seul malade guéri par cette méthode.”
La médecine de l'avenir voit s'ouvrir devant elle de vastes chantiers. Elle sera aussi soumise à des défis redoutables. Un exemple actuel, cité par Jean Bernard, permet de l'illustrer.
Dans les îles proches des rivages de la Méditerranée on rencontre fréquemment une anomalie congénitale de l'hémoglobine, connue sous le nom de thalassanémie, ou, pour faire court, thalassémie. La maladie est bénigne lorsqu'elle est héritée d'un seul des deux parents. Lorsqu'elle est héritée des deux elle devient très grave : les enfants qui en sont atteints meurent au début de l'adolescence après de nombreux et coûteux séjours à l'hôpital. Le prix de ces soins est tellement élevé qu'il engloutit entièrement le budget de la santé publique dans des îles comme Chypre et la Sardaigne. Il ne reste rien pour traiter, par exemple, les autres maladies de l'enfance qui sont curables. Une décision grave a donc été prise par les autorités médicales et administratives de ces deux îles : elles ont recommandé le diagnostic prénatal et l'interruption de grossesse dans le cas où la forme grave de la maladie est détectée dans l'embryon.
Pourtant, un traitement est possible : une greffe de moelle osseuse permet de guérir les enfants atteints de thalassémie. Mais cette greffe coûte cinq cent mille francs ce qui exclut de la généraliser à tous les cas. Cependant les progrès du génie génétique permettent d'espérer que l'on découvrira bientôt d'autres voies de guérison pour traiter cette anomalie de l'hémoglobine. A condition cependant de chercher... Car si l'on considère que le problème est résolu par le diagnostic prénatal, à quoi bon chercher à soigner la maladie ?
La médecine, face à des difficultés de ce type, se trouve confrontée à un problème moral redoutable (qu'on l'appelle aujourd'hui “un problème éthique” ne change rien à l'affaire). Deux voies s'offrent à elle : ou bien soigner et guérir à tout prix en appliquant à la lettre le serment d'Hippocrate, ou bien supprimer le problème posé par la maladie en éliminant in utero les malades potentiels, ce qui s'apparente à l'eugénisme.
Face à ce choix crucial, Jean Bernard ne réagit pas en idéologue mais en humaniste pragmatique, il admet la décision des autorité sardes et chypriotes mais considère qu'il s'agit là d'une situation provisoire, d'un moindre mal qui ne peut en aucun cas être envisagé comme une solution définitive. Une fois encore il s'agit de ne pas se résigner à la défaite. Il faut continuer le combat contre la thalassémie jusqu'à la victoire, c'est à dire jusqu'au moment où il ne sera plus nécessaire de supprimer les embryons qui en seront atteints. Et c'est bien là, sans doute, la façon de respecter dans l'esprit l'intention du vieil Hippocrate...
Cette attitude à la fois réaliste et rebelle à tout abandon de l'idéal médical, Jean Bernard l'adopte aussi face à la question douloureuse et controversée de l'euthanasie.
Pour lui, l'euthanasie est le type même du faux problème. On ne peut trancher la question une fois pour toute sur un ton doctoral. Chaque cas est un cas particulier. Il cite un fait révélateur. Un jour, alors qu'il soigne un riche banquier leucémique âgé de quatre-vingt-six ans, il est contacté par les fils de celui-ci. Ils refusent l'intervention prévue sur leur père, jugeant qu'à son âge un stimulateur cardiaque est superflu et qu'il vaut mieux laisser s'éteindre paisiblement le vieil homme. Jean Bernard passe outre et pose le pace-maker. Il apprend peu après que le banquier a aussi une petite-fille encore mineure, enfant d'une fille décédée. Or, le testament stipule que si la jeune fille est mineure à la mort du père, les deux fils recueilleront la fortune, tandis que dans le cas contraire c'est elle seule qui héritera. La démarche des deux fils était donc inspirée par tout autre chose que le souci humanitaire. Le banquier a vécu encore sept ans et sa petite-fille a hérité.
Par ailleurs l'exemple de la Hollande, où la législation concernant l'euthanasie a été assouplie, n'est guère convaincant.
C'est rendre un mauvais service à la médecine que de lui demander d'assumer et de justifier les solutions qui nous facilitent la vie, surtout si elles aboutissent à un arrêt de mort.
Mais la médecine c'est d'abord le médecin ! Que sera-t-il donc ce médecin du futur ? Un simple interprète du travail réalisé par des machines et des chercheurs toujours plus spécialisés ?
Jean Bernard se souvient d'une anecdote révélatrice. Il y a quelques années un ancien élève l'appelle en consultation pour un cas difficile. Ils se penchent ensemble sur les résultats d'examens, les radios, discutent de la situation... Après quoi le jeune médecin se lève et, désignant la chambre où se trouve le malade, dit avec lassitude :
“Et maintenant, allons faire les gestes”... Comme si le contact avec le malade était une simple formalité privée de sens... Or, dans ce cas précis, l'entretien avec le malade a révélé des informations capitales sur son état.
Jean Bernard n'a jamais cessé d'insister sur l'importance de ce lien humain qui remonte à l'aube de la médecine, à ses premiers principes définis par Hippocrate. Cette écoute attentive du malade, Georges Duhamel l'appelait “le colloque singulier”. La médecine du futur, sous peine de perdre son âme, ne peut pas, ne doit pas y renoncer. L'entretien sera toujours indispensable : les travaux du professeur Jean Dausset sur l'originalité de chaque personne viennent renforcer ce principe.
Il faut donc lutter contre certaines tendances de la médecine actuelle qui vont dans le sens d'une déshumanisation. Ainsi une " innovation " apparue aux Etats-Unis consiste à donner aux malades un questionnaire à remplir. On oublie alors que chaque malade est un cas particulier et même, au-delà du cas, un être particulier.
Jean Bernard a eu lui-même à subir les dérapages d'une certaine médecine “à l'américaine ”.
Un jour, à Washington où il se trouve pour un congrès, il est appelé au téléphone par un médecin français ayant émigré aux Etats-Unis et qui souhaite le rencontrer. Un rendez-vous est pris. Le lendemain il se rend à l'adresse indiquée qui est en fait celle de l'hôpital où exerce ce médecin. Là, on le prend pour un malade. Par curiosité il se laisse faire. On lui fait remplir des fiches, il passe d'un bureau à un autre, répond à toute une série de questions. Pour finir on lui présente une note à payer.
Il demande alors quand il verra le docteur. On lui répond : "Vous ne le verrez pas mais il lira attentivement votre dossier". Il révèle à ce moment-là qui il est, ce qui crée un certain embarras...
A la question : si vous aviez vingt ans, quelle médecine pratiqueriez vous ? Jean Bernard hésite à répondre.
Il serait sans doute attiré par la médecine du système nerveux, encore pleine d'énigmes, mais aussi par un domaine plus inattendu car plus banal en apparence : le traitement des maladies de gravité moyenne : migraines, palpitations, sciatiques...
La médecine du futur devra s'attaquer à ces maladies si répandues. Bien sûr, la médecine qui s'y consacre n'atteint pas le niveau de la recherche “noble” engagée dans la lutte contre les fléaux de l'humanité mais plus la vie se prolongera et plus il sera important de soulager les malaises communs. C'est aussi une grande mission pour la médecine de l'avenir.
S'il fallait retenir une seule formule pour guider cette médecine du futur, je ne pense pas trahir la pensée du professeur Jean Bernard en disant qu'elle serait celle ci : face au malade, il ne faut jamais oublier l'être humain. Une attitude que résume si bien, dans le vieux cimetière de Salzbourg, l'épitaphe de Paracelse : “Toute la médecine est amour.” La vie et l'oeuvre de Jean Bernard le démontrent et le prouvent.
Paris, le 15 février 2000
Comme il a été précisé dans le prologue, il m’est arrivé à plusieurs reprises de compléter ma modeste perception de l’homme de science en m’inspirant des livres remarquables dont il est l’auteur et dont les titres suivent. La lecture de ces ouvrages sera profitable à tout lecteur curieux de mieux connaître l’homme, le médecin et le chercheur.
M.M.
— Médecin dans le siècle - Robert Laffont
— Vieillir, Entretiens avec Antoine Hess - Calmann-Lévy
— Les deux privilèges - Flammarion
— Rêveries d’un promeneur solitaire dans le jardin du Luxembourg - Buchet-Chastel
— L’avenir de la Médecine - Buchet-Chastel
— Circonstances - Buchet-Chastel
|