Cet après-midi de septembre il pleuvait. Le gris prenait toute la place dans ma poitrine. Un gris plus sale que le ciel au-dessus de l'autoroute du Nord.

Sous les trombes d'eau les essuie-glaces peinaient. Une peine qui rejoignait la mienne. Tout en roulant vite, je regrettais le petit cimetière d'Asnières, d'un accès plus facile. Au volant de ma grosse voiture je cogitais beaucoup. D'une main je caressais le bois rugueux du minuscule cercueil posé sur le siège de droite.

Je me remémorais cette terrible matinée, la longue attente sur le trottoir devant le cabinet du vétérinaire. Je revoyais la silhouette lourde de la secrétaire "d'Animaux Service" m'annonçant un retard probable. J'ai dû patienter une heure dans son bureau. Des pas précipités claquaient sur le carrelage d'un long couloir, résonnant dans la petite pièce jaune où le vétérinaire avait fini par m'offrir un fauteuil.

Enfin entra un homme aux cheveux grisonnants et drus, qui me serra la main. Il ordonna à l'une de ses assistantes d'aller chercher la dépouille de mon chien. J'avais envie de pleurer, mais un sursaut d'orgueil retenait me larmes.

L'homme aux cheveux gris enleva le couvercle du petit cercueil. Sous la lumière crue qui tombait d'un grand abat-jour émaillé, la blancheur du tissu garnissant l'intérieur était éblouissante. L'assistante entra, tenant d'une main une petite chose enveloppée dans un sac-poubelle. Elle posa sans ménagement le petit paquet dans le cercueil.

Ce sac tomba au fond de la boîte avec un bruit mou. Cette chose informe entourée de plastique bleu avait été mon petit caniche. Une partie de ma vie s'arrêtait là, prisonnière sous ce couvercle que l'on allait visser " par sécurité ".

J'eus un dernier geste incontrôlé : avant que le vétérinaire ne commence à visser le couvercle, j'ai saisi son poignet et me suis entendu dire :
- Vous permettez que je jette un coup d'oeil ?
- Oui, bien sûr !

Derrière mon dos le vétérinaire et son assistante restaient muets. J'ouvris le sac. J'aperçus le poil gris de ma miniature de caniche et, vision plus frappante encore, une patte crispée : cette petite patte que j'avais tenue si souvent entre mes doigts. Les ongles longs et noirs rappelaient alors étrangement ceux d'un rapace. Au fond du sac je vis un peu de laine rouge. Cela me rassura : c'était donc bien Grison qui était là puisque je reconnaissais ce lainage qu'il avait tant aimé. J'ai dit merci .

Maintenant c'était fini. Grison était enfermé dans sa minuscule boite à côté de moi et nous roulions vers le cimetière. Je ne pleurais pas. C'est la pluie qui redoublait ("le ciel pleure pour toi, ma vieille !"). La mort si rapide de mon chien me paralysait, me glaçait le coeur. Mais surtout, je ne croyais pas encore à cette séparation.

Je quittai l'autoroute par une bretelle qui fuyait pour traverser la campagne noyée. Des branchages et des feuilles se mêlaient à présent à la danse nerveuse des bourrasques. A travers le voile d'eau qui couvrait mon pare-brise apparurent bientôt deux rangées de peupliers bordant une ligne droite. Au bout, c'était le cimetière pour chiens du Vieux Villepinte.

La pluie cessa brusquement. Sur le moment j'attachai peu d'importance aux deux hommes qui m'accueillirent. Non loin de l'entrée mes yeux tombèrent sur un tas de terre fraîchement remué. C'était là que Grison séjournerait désormais.

Contre toute attente, un rayon de soleil illumina le cimetière.

Ce fut alors que je vis Auguste. Paraissant avoir à peu près mon âge, il était vêtu d'un imperméable bleu et coiffé d'un béret fatigué qu'il retira pour me saluer. Il m'aida à envelopper le cercueil d'une toile en matière plastique. Lorsqu'il posa son doigt sur la ficelle pour la nouer, je remarquai son ongle sali de terre. Entre nous le silence dura quelques minutes. Puis il me conduisit à travers les allées. Les tombes se succédaient, avec leurs inscriptions touchantes. Les plus récentes, recouvertes d'un film d'eau de pluie, brillaient comme des miroirs. Je découvris ce qu'est un cimetière pour animaux. Je n'avais jamais pensé qu'un jour je marcherais entre ces tombes si petites et si bien entretenues. L'autre homme, qui s'appelait Pierrot, nous suivait silencieusement et comme courbé par le poids dérisoire du petit cercueil. Auguste me désigna d'un geste gauche l'emplacement de la tombe. Trois planches posées sur la petite fosse retenaient la terre gorgée d'eau.

Le bruit de la terre jetée sur le cercueil résonnait dans ma tête. Chaque nouvelle pelletée me soulevait le coeur. Je ne pleurais toujours pas, regardant sans les voir les gestes du fossoyeur, la pelle entre ses grosses mains, son rythme régulier. Mon air grave devait impressionner les deux hommes, pourtant habitués à ces scènes tristes.

Auguste ne parlait pas. Il savait que la mort d'un chien fait souffrir. J'obéissais au silence qui régnait dans le petit cimetière. Je laissai bientôt le fossoyeur à sa besogne pour retrouver Pierrot, le gardien. Il était installé devant une table, dans une sorte de maisonnette en bois. C'était l'endroit où l'on réglait les factures. Pierrot eut l'attitude digne et grave qui convenait. Je lui dis qu'il fallait prévoir un caveau. Nous nous mîmes d'accord pour la semaine suivante. Il fallait passer par la voie hiérarchique...

C'est ainsi que je revis pour la seconde fois ces deux hommes. Nous allions avec le temps devenir amis, une amitié qui peu à peu rendrait moins tristes mes visites au cimetière. Celles-ci devinrent bientôt une habitude. J'avais l'impression d'être fidèle à la mémoire de Grison. Je l'étais à ma façon car pour atténuer ma peine je ne m'attardais pas sur sa tombe, me tenant à quelques mètres. Les deux gardiens me racontaient leur vie. Celle d'Auguste était assez sordide. J'appris que Pierrot était son neveu. C'était lui qui aidait l'oncle à se souvenir :

- Ah ! Oui ! Tu as raison. Raconte-lui ! Et Auguste, me fixant de ses grands yeux bleus naïfs, racontait.
Malgré moi, en pensant à Grison, je les écoutais. Mon chagrin et leurs histoires se mariaient assez mal mais cette situation insolite finissait par occulter ma peine.

Je quittai le deux hommes en leur promettant de revenir. Dans les regards de l'oncle et du neveu, il y avait beaucoup de chaleur et un peu de surprise. Je devinais des interrogations dans leur silence. Apparemment j'apportais dans leur vie une sorte de petit bouleversement. Avec un sourire qui découvrait des dents abîmées, Pierrot m'avoua finalement sa sympathie. La voix grave, railleuse de l'oncle ajouta :
- C'est vrai qu'on vous aime bien !..

Je retournais en souriant vers la tombe de Grison. Ce petit chien m'avait beaucoup aimée. De retour à Paris, dans ma chambre d'hôtel je m'effondrais en larmes. Grison me manquait cruellement. Seuls ceux qui ont aimé un animal connaissent cette peine profonde.

Quelques jours plus tard, je retournai à Villepinte. Le vieux village avec son club équestre, sa petite église, son bistrot tenu par un italien, devenait familier. Je me dis qu'un jour de printemps je peindrais ce décor de théâtre. L'église étant fermée à clef à cause des vols, je ne pus m'y recueillir et je pris tout de suite la direction du cimetière. Dès mon arrivée je reconnus sur le bord du trottoir la maigre silhouette d'Auguste, un cache-nez autour du cou. Il poussait ce jour-là une petite montagne de feuilles mortes dans une brouette. Quand il m'aperçut, il se redressa et sourit. Ses yeux me fixaient. En descendant de voiture, je sentis le vent s'engouffrer sous mon imperméable. Les peupliers courbaient leur haute silhouette. Leurs branches formaient un arc parfait, toutes penchées du même côté. En une seconde je fus transie. Le vent soufflait à travers le cimetière où aucun obstacle faisait paravent. Dans l'encadrement de la porte de la maisonnette Pierrot se tenait à l'abri. Il fumait une cigarette jaune et toussait en se raclant bruyamment la gorge. Il s'effaça pour me laisser entrer. La première pièce était sombre, lugubre, encombrée de petits cercueils. C'était Pierrot qui était chargé de tapisser l'intérieur de ces boîtes insolites. Sa gaîté naturelle jurait avec l'atmosphère du lieu. Avec ses cheveux en désordre, légèrement bouclés autour de sa tête lunaire, il me faisait sourire. Il me tendit la main et je sentis dans sa voix quelque chose de rassurant, comme pour me faire oublier ma peine. Auguste arriva un instant après. Il claquait des dents.
- Bon sang ! J'ai le coffre gelé !

Il secouait ses bras et les croisait sur sa maigre poitrine. La paume de ses mains s'aplatissait en claques sur son veston. Sans cesse il recommençait ce geste.

Les deux hommes ne se ressemblaient pas. L'un était dodu, l'autre maigre. Pierrot, avec ses cheveux blonds, était du genre tendre. Auguste avait le type méditerranéen. Ses cheveux étaient noirs mais ses grands yeux faisaient penser à du verre bleuté.

J'étais assise face à Pierrot qui trônait sur son fauteuil comme un directeur. L'oncle s'installa sur le deuxième fauteuil en bois. Nous bavardâmes. Dehors de rares visiteurs fleurissaient quelques tombes. L'oncle fumait obstinément. Il avait envie de raconter des histoires. Il ramenait tout à lui, comme on ramène les couvertures sous son nez pendant les nuits froides. Je l'écoutais avec attention pour ne pas perdre un mot, une expression...

Sa mère, Julie, avait été une jolie femme. C'était d'elle qu'il tenait sa chevelure brune et ses yeux bleus. Il sortit de la poche de son veston une photographie jaunie. De son doigt terreux il désigna son père et sa mère. J'étais saisie par la ressemblance entre le père et le fils. Remarquant chez le père une certaine finesse je lui en fis part. Un rictus se dessina sur ses lèvres et il avoua que ce père, soi-disant distingué, ne l'avait jamais reconnu. Sa mère ne l'avait d'ailleurs pas épousé. Un silence gênant suivit cette confidence. Alors Pierrot prit le relais, ses yeux ne croisant que très peu les miens, soit par timidité, soit par gêne. Son regard se portait ailleurs, sur les petits cercueils, sur son oncle. Il ne choisissait pas ses mots, construisant son histoire à la volée, sans trop réfléchir. Parfois l'oncle l'approuvait par un éclat de rire qui rebondissait sur les vitres, éclaboussant la pièce.
- Raconte-lui, toi ! Tu expliques mieux !..

Julie avait donc été jolie, très jolie même. Elle avait connu du monde, et même Maurice Chevalier. En fait, Julie avait fréquenté beaucoup d'hommes avant d'en épouser un.

Je ne bronchais pas sur ma chaise. A l'intérieur de la cabane, le froid humide tirait la peau et durcissait les muscles. Pierrot allumait cigarette sur cigarette. Son oncle l'imitait. La pièce se remplissait d'une fumée épaisse. Auguste prononçait des mots à la fois drôles et mélancoliques. Parfois on le sentait proche des larmes. Il disait ses rêveries comme on glane au hasard dans un champ les épis et les mauvaises herbes. Il faisait sans cesse machine arrière, aussi décousu dans ses pensées que sa vie avait été instable.
Un rayon de soleil furtif entra tout à coup dans la pièce. Les vitres jetèrent des feux bleutés.

Auguste avait eu un frère et deux soeurs. Son frère, Charlot, vivait toujours à Villepinte mais ses soeurs étaient mortes. Leurs ombres planèrent un moment dans la cabane glaciale.

Tout en suivant le fil du récit je ne pouvais m'empêcher de penser aux minuscules ossements dont était rempli le cimetière. Certains devaient être blanchis depuis longtemps. J'avais l'impression que nous étions imprégnés par la mort des animaux.A l'intérieur de la cabane des ombres se faufilaient, se mêlaient aux volutes épaisses des Gitanes maïs. N'y tenant plus, j'avouais que j'avais de l'asthme. Aussitôt les deux cigarettes s'écrasèrent dans un cendrier débordant. Auguste ne lâcha pas pour autant le fil de son passé. Il me libérait d'une peur. Il parlait vite et j'avais du mal à enregistrer toutes ses phrases. Je me rendis compte que beaucoup de détails m'échappaient.
Pierrot s'en aperçut et apostropha sans ménagement son oncle :
- Va plus doucement, on dirait que tu prends l'express Paris-Nantes !..
Auguste, les joues écarlates, tortillait ses doigts maladroitement comme un gamin pris en faute.
- C'est vrai, je cause trop vite...

Il se tut un moment, perdu dans ses souvenirs. Tour à tour je regardais ces deux hommes contents d'être étroitement réunis dans ce qui avait été leur vie. Mes yeux rencontraient souvent ceux d'Auguste mais je ne ne suis pas sûre que lui me voyait. Il poursuivit son récit :

- Donc, Charlot, le père de Pierrot, quitta Paris en 1948, pour venir habiter Villepinte, un chouette village à l'époque. C'était un grand bonhomme, solide sur ses pieds, toujours de bonne humeur.
Je me perdais un peu dans le désordre du récit. Quelquefois Pierrot reprenait son oncle :

- Mais non, ça c'était avant la guerre ! Tu mélanges tout. Je comprenais qu'Auguste tirait de sa mémoire des souvenirs qui s'imposaient sans beaucoup de suite.

Pierrot se leva. Il fit quelques allées et venues dans les deux minuscules pièces séparées par une mince cloison de bois. Malgré son allure nonchalante je sentais sa nervosité : il devait avoir une envie dévorante d'allumer une Gitane.

-Après la guerre, poursuivit Auguste, on passait nos vacances à Sainte-Beuve-Rivière, à côté de Neufchâtel-en-Braie, à cinquante kilomètres de Rouen...

Je l'encourageai en disant que j'aimais beaucoup la Normandie, berceau d'une partie de ma famille. Le fossoyeur, sans m'écouter, pointait le menton vers son neveu, avec un petit rire maladroit.

- Tu te souviens, Pierrot, comme on se marrait ?

Ils se retrouvèrent dans leur rêve lointain qu'ils vivaient encore. Le ciel descendait et tirait une ligne grise juste au-dessus des petites tombes. Le craquement de nos sièges se transmettait au plancher. Dans l'obscurité nos visages devenaient blafards. Je proposai aux deux hommes de reprendre le fil de leurs souvenirs le lendemain. Nous avions pris une décision insolite : je leur avais promis de raconter un jour leur vie...

Dehors le vent était tombé. Je cueillis en passant près de la grille une fleur rouge au rosier sauvage. Elle était déjà un peu fanée. Au bord de la route certains thuyas restaient verts, d'autres mouraient sans raison apparente.Pleurant mon Grison, lui aussi bien mort, j'allai déposer la rose sur sa tombe. Les yeux fixés sur cette fleur je gardais le silence. C'était à mon tour de me souvenir.

Peu à peu le cimetière se vida. Bientôt il ne resta plus qu'Auguste finissant de biner au pied d'un arbuste. La grande porte grinça de fatigue, ainsi que grincent toutes les portes des cimetières, comme sous l'effet d'une théâtralité dérisoire... Pierrot achevait sa dernière ronde. Dès que je fus sortie, il boucla le cadenas. Avant que le moteur de ma voiture ne démarre, nous échangeâmes un geste amical. Bizarrement, je pensais que mon caniche était en sécurité derrière les grilles.

Je roulais doucement pour apercevoir encore la tombe de Grison, toute simple, sans pierre tombale, avec juste son nom écrit en grosses lettres noires. Je me disais que bientôt j'allais acheter une plaque blanche où je ferais graver : " Ici repose un ange fait chien ". Cette épitaphe s'était présentée spontanément à mon esprit. Pourquoi les bêtes ne seraient-elles pas des anges ? Cela ne me dérangeait pas de penser cette chose bizarre. On sait si peu de choses sur ces êtres mythiques et sur nos petits compagnons... Comme beaucoup de mes semblables je croyais à l'affection de l'animal plus qu'à celle de certains êtres humains.

Le lendemain je revins au cimetière et allai directement sur la tombe de Grison. Mais je m'éloignais vite, ne pouvant retenir mes larmes.
Ce jour-là le cimetière n'était pas très animé. Auguste finissait de creuser un trou où il disparaissait jusqu'à la ceinture. Il me sourit, comme d'habitude. Pierrot marchait lentement dans l'allée centrale. Je me sentais bien dans ce cimetière tout fleuri, à quelques mètres de mon chien. Je pensais que cela devait lui plaire. Cette fois là, mes deux amis ne furent guère bavards. Auguste tapait sa pelle contre le sol dur. Pierrot s'en tenait à une suite de phrases toutes faites, comme :

- On a de la chance, il fait chaud !.. Puis il fut question des moyens de transport. Il ne possédait pas le permis de conduire. Auguste non plus, qui roulait à bicyclette.

Nous regagnâmes tous les trois la cabane aux cercueils vides. Je supportais mal la vue de ces boîtes qu'on avait cru bon de peindre en marron. J'entrai la première et m'assis dans le même fauteuil que la veille.

Derrière les vitres, le soleil inondait le cimetière. Auguste retira son béret qu'il posa sur ses genoux. Il avait l'air un peu gêné. Je l'encourageai à reprendre l'histoire de sa vie. Mais voilà, depuis la veille, il avait dormi longtemps et cela lui embrouillait les idées. Je crus bon de le remettre sur les rails :
- Ah oui ! Ah oui ! grommela-t-il.
Et le train des souvenirs se remit en marche...
- Mon frère aîné, Charlot, c'était un sacré bonhomme. Et très gentil avec ça. Il était toujours là pour les coups durs. Un type bien, quoi... Moi, j'ai raté ma vie ...

Il se dévalorisait constamment, se traitant même parfois de noms orduriers.
- J'ai eu beaucoup d'emplois. Des petits boulots. Douze métiers, treize misères ! comme on dit chez nous. Toujours la guigne, la poisse, la malchance, quoi... Je n'ai jamais connu quelque chose de bien...Il m'a manqué d'avoir un père quand j'étais petit.... Et puis ma mère était souvent absente. Il faut dire que, sauf votre respect, c'était une grue... Elle se fichait pas mal de moi. J'étais ballotté d'un côté à l'autre, tantôt avec mon frère, tantôt avec ma grand-mère...
Auguste nous ballottait nous aussi sans cesse du présent au passé. Pierrot le rappelait à l'ordre, comme si c'était lui qui tenait le gouvernail pour louvoyer entre les récifs de cette vie. L'oncle me regardait bouche bée. Je lui souriais. Dehors le soleil jaunissait les dernières feuilles des peupliers. De temps à autre l'une d'elles se détachait doucement.
- Commence donc par ton mariage ! dit Pierrot.
- T'as raison... Je vais vous le raconter ; vous l'écrirez dans votre roman... Je me suis marié à dix-neuf ans. Ma femme s'appelait Nadia... Et un an après naissait notre petit Jean. Par la suite il n'a pas tourné comme j'aurais voulu. C'est à cause de sa mère, qui l'a mal élevé... Il faut vous dire qu'avec Nadia, on ne s'entendait pas. Elle avait envie de vivre ailleurs. Alors nous avons divorcé. Nadia est partie avec les deux enfants. Jean avait treize ans et sa soeur, Joëlle, onze. Moi, j'avais du mal à comprendre pourquoi elle s'en allait comme ça, sur un coup de tête... Je lui ai demandé des explications. Finalement, elle m'a avoué qu'elle fréquentait un type, un nommé André. Et elle me l'a dit en riant à moitié, avec l'air de se moquer. Alors je ne sais pas ce qui m'a pris, d'un mouvement de colère j'ai renversé l'armoire sur elle. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais cette histoire m'a mené droit à l'asile ! chez les fous ! J'y suis allé entre deux policiers. Ils m'ont gardé quatre mois. Pour ne pas devenir dingue pour de bon, ça n'a pas été facile ! Mais j'ai tenu ! Pourtant on me bourrait de médicaments. J'avais beau dire que j'étais normal, les infirmiers guettaient mes réactions... De vrais vautours... Et ils en revenaient toujours à cette fichue crise... Ils ne voulaient pas comprendre qu'un homme trahi par sa femme peut lui balancer une armoire sur la tête sans être fou...

Les grands yeux bleus d'Auguste se tournaient vers son neveu :
- Hein, Pierrot, c'est un peu dur de savoir qu'on est cocu, hein ?
Pierrot saisit une babiole qu'il tourna entre ses doigts. Il ne levait pas la tête. A quoi bon répondre ?

Le silence se prolongeait. Les yeux d'Auguste se dirigeaient tantôt sur moi, tantôt sur son neveu.
- Tu te souviens, Pierrot, quand j'ai écrit à ton père ?
Pierrot releva la tête. Un mince sourire se dessina sur ses lèvres.
- Si je m'en souviens... Tu parles !
- C'est Charlot qui m'a aidé à sortir de ce foutoir ! Ils ont accepté de me libérer à condition que je ne me remette pas avec Nadia. Elle vivait dans notre ancien appartement. Ça voulait dire que je ne pouvais plus rentrer chez moi !.. Heureusement, Charlot m'a hébergé et Pierrot m'a trouvé un boulot de bagagiste au Bourget... Boulot que j'ai perdu au bout de six mois...
Je regardai ma montre : les aiguilles marquaient cinq heures. Je me levai à moitié engourdie. J'avais passé l'après-midi à écouter Auguste, assise sur une chaise très dure ; prenant des notes.

Comme d'habitude, nous sommes sortis ensemble dans le petit cimetière. Après quelques minutes passées sur la tombe de Grison, je suis revenue vers les deux hommes. Ils allumaient déjà leurs cigarettes... C'était le moment de partir.

Le lendemain le soleil éclatait encore. Il y avait de l'or dans les feuilles des arbres. A mon arrivée, la grille du cimetière était ouverte. La lumière jouait joliment avec les pierres tombales. J'aperçus Pierrot près de la cabane. Puis Auguste se présenta au milieu de l'allée, tout souriant, l'air confiant et plus rassuré que la veille. S'être confié l'avait requinqué. Pierrot nous rejoignit. Il suivait Auguste comme un chien, avec cette allure nonchalante qui trahit l'homme sans énergie. Nous n'échangeâmes cette fois-là que des banalités.

Le jour suivant j'arrivai au moment où Auguste finissait de préparer une nouvelle tombe. Il étalait le ciment avec beaucoup d'adresse. Le petit caveau était destiné à un chat. Pierrot, fasciné, regardait travailler son oncle. Auguste sauta hors du trou avec une agilité inattendue, évitant adroitement de piétiner le ciment frais.
Un peu plus tard, j'osai lui demander la suite de son histoire. Il balança les bras et son rire sonore éclata. Il était disposé à parler. Il respectait sa promesse.
- Donc, j'en étais arrivé au moment où j'avais quitté mon emploi de bagagiste au Bourget. Où est-ce que je pouvais bien aller ?.. Hé hé !.. Chez Charlot, bien sûr !.. Comme le pigeon voyageur qui retrouve toujours son nid. Charlot avait bon coeur et bon dos : il ne laissait jamais tomber son petit frère...

Pierrot écoutait, le visage serein. Il paraissait encore plus gros sous son pull épais. Comme toujours, ses doigts s'animaient, brutalisant une fleur fanée dont les pétales s'éparpillaient sur les mailles trop larges du tricot gris.

L'oncle continuait le récit de sa vie. une phrase revenait souvent : " Je me retrouvais sans travail ". En fait, il était resté six mois chez son frère. J'essayais de comprendre cet homme qui avait connu des difficultés à n'en plus finir. Le fossoyeur n'accusait pas la malchance. Il semblait penser que le destin lui réservait depuis toujours un sort funeste, l'écrasait, l'entraînait vers sa perte.

Peut-être ne savait-il pas bien se défendre ? Peut-être ne comprenait-il pas que, comme nous tous, il était responsable de sa vie ? Surtout, le monde moderne allait trop vite pour lui. Comme autrefois à l'école "il ne suivait pas". Mais il n'en voulait à personne. Je quittai l'ombre de la baraque pour aller me recueillir sur la tombe de Grison. Les rayons du soleil s'attardaient sur mes épaules. Ce petit plaisir me réconfortait. L'oncle et le neveu m'avaient rejointe. J'eus droit à une visite guidée sous un beau soleil. Ils me montrèrent ce qui avait été la tombe de la chienne de Serge Gainsbourg : un trou béant dans la terre noire. Le chanteur avait retiré les restes pour les inhumer à la campagne afin qu'ils reposent près de lui dans sa grande maison.

Je remarquai le nom d'autres personnes qui m'étaient connues. Une sculpture impressionnante, plus haute que mon mètre cinquante-cinq, représentait un chien loup.

Auguste me montra du doigt un énorme rosier.
- Il y a vingt ans qu'il a été planté sur cette tombe, me dit Pierrot. Une chienne est enterrée dessous.

Je marchai jusqu'à la tombe pour en savoir plus.
- Lisez la plaque me dit Auguste.

L'inscription était à demi effacée. Je déchiffrai tout de même :
"Rita, trois ans de guerre d'Indochine. Onze fois parachutée. Rafales de mitraillette dans le ventre. Pattes brûlées par le napalm." Je restai paralysée en lisant ces mots. N'y croyant pas vraiment, je relus l'inscription.
- Le patron ne veut pas qu'on déterre Rita observa auguste. Ce serait un sacrilège. Elle gardera toujours sa place...
Je fus heureuse d'apprendre ce détail et je me jurais de ne pas oublier Rita.

Mes visites au cimetière de Villepinte étaient devenues quotidiennes. Sans doute ma peine était moins vive. Je l'acceptais peu à peu. Quand Auguste, occupé à creuser une tombe, m'apercevait il se redressait en souriant et abandonnait un moment son outil pour parler de choses et d'autres avec moi.

Enfin au bout de quelques jours il reprit son récit :
- Où en étions-nous déjà ?
- Tu venais de t'installer chez ton frère Charlot, précisa Pierrot, qui avait bonne mémoire.
- Ah oui ! Mais au bout de six mois j'en ai eu marre d'être là comme une larve. Je ne voulais plus être à sa charge. Alors j'ai décidé de remonter à Paris. Eh oui ! J'avais dans l'idée que j'y trouverais un boulot intéressant. Que je verrais des gens... Je suis retourné dans le bar que je fréquentais avec Nadia à Montmartre. Le Petit Nègre, il s'appelait ce bar. Il y avait là tout un tas de petits truands, des types louches, des prostituées, des proxénètes... Le milieu, quoi ! Tout ça ne me dérangeait pas... Au contraire je me sentais bien dans cette ambiance, j'y avais ma place...

Pierrot chercha à me rassurer :
- Ne le prenez pas trop au sérieux. Mon oncle ne connaissait pas bien tous ces gens-là. Il les côtoyait, c'est tout...
- Quand même, reprit Auguste, il y en a une que j'ai fréquentée de près, de très près même, c'est Fuifuite. Une fille paumée qu'on appelait comme ça... Elle avait bien un souteneur, Marcel, surnommé le Tendre, mais vu qu'il était en prison j'avais le champ libre !.. Alors, je passais toutes mes nuits chez elle. Mais bien sûr, un beau jour, le Tendre a été libéré. Le voilà qui entre dans le bar. J'étais assis. Je le vois qui vient vers moi avec sa carrure de lutteur... Est-ce qu'il était au courant ? Je n'en menais pas large, je vous jure !.. Arrivé près de moi il éclate de rire et me tape sur l'épaule. Comme si de rien n'était !.. Je me dis : ouf ! il n'est pas au courant. Fuifuite se précipite dans ses bras, rebondit sur son ventre gonflé par les haricots ingurgités en prison. Marcel veut fêter sa sortie, la liberté qu'il respire en ouvrant tout grand les narines. Il se met à raconter ses histoires de prison, des histoires qui courent derrière les murs de la Santé, dans le carré, pendant les promenades. Des histoires de femmes bien entendu ou plutôt de "fumelles" comme disait le Tendre. Dans le bar, on faisait cercle autour de lui, pour l'écouter bien sûr mais aussi pour boire à ses frais. Fuifuite, en extase devant son homme, reprenait des couleurs. Personne ne faisait de bruit de peur de gêner Marcel. On savait qu'il ne supportait pas qu'un autre place un mot quand il avait la tchatche. A côté de lui un type encore plus costaud riait bêtement : c'était son garde du corps. Je me tenais bien tranquille... Et puis voilà que tout à coup Marcel se tourne vers moi et fait allusion à ma liaison avec Fuifuite... Mon sang se glace. Je descends de mon tabouret. Au Petit Nègre l'ambiance tourne au vinaigre. Fuifuite baisse la tête, blanche de peur. Marcel me fixe, droit dans les yeux. Le garde du corps ne rit plus. Il s'approche de moi en retroussant ses manches.Voilà qu'il me prend par les épaules. Il va me soulever, m'envoyer valser à l'autre bout de la pièce... Une main l'arrête :
- Laisse tomber, dit Marcel et il éclate d'un rire énorme. Fuifuite retrouve illico son sourire. L'atmosphère se détend.
- Bah !.. reprend Marcel, j'ai assez d'emmerdements comme ça. Et puis, je peux pas en vouloir à Fuifuite. C'est pas de sa faute si elle a une jolie gueule et des beaux roberts... Allez, tournée générale !

Mon sang se réchauffe. Je remonte sur mon tabouret. Et dix minutes après, à force de trinquer avec Marcel, nous étions redevenus potes comme avant. Fuifuite, heureuse comme tout, nous embrasse à tour de rôle. Elle offre aussi une tournée générale...

Auguste revivait la scène avec intensité. Il s'y croyait et on s'y croyait tous les trois.
- Alors tout est bien qui finit bien ! dis-je, en guise de conclusion.
- Attendez la suite !.. fit Pierrot, tandis que son oncle buvait un verre de vin pour se remettre en voix (une bouteille et deux verres étaient posés près de nous).
- Oui, reprit Auguste après s'être essuyé la bouche avec sa manche. Les ennuis ont commencé dès que nous sommes sortis du bar tous les trois. Quand Fuifuite avait offert à boire elle avait sorti de son sac un gros paquet de billets. Marcel l'avait remarqué. une fois dehors, il lui a fait remarquer :
- Dis donc, t'es pas prudente de sortir tant d'oseille en vue ! Et il a continué comme ça à lui faire la morale, mais sans se fâcher. Fuifuite l'écoutait sagement. Nous étions arrivés dans un long passage. Là, au moment où Fuifuite sortait discrètement ses billets pour les donner à son homme, deux agents nous sont tombés dessus. Ils nous ont eus par surprise. On étaient coincés !.. On a été injuriés, tabassés, menottés et malgré nos protestations on s'est retrouvés écroués, Marcel et moi, pour proxénétisme. J'ai été enfermé à Fresnes pendant dix-sept mois. Pour arranger le tableau, voilà que Nadia porte plainte contre moi afin d' obtenir le divorce !.. Comme j'étais incapable de lui verser une pension je prends cinq mois de placard en plus... Dix-sept plus cinq égalent vingt-deux. Presque deux ans !.. L'attente a commencé. Un calvaire. Marcel, lui, était à la Santé...
- Heureusement, poursuivit Auguste, les camarades de cellule étaient plutôt chouettes. Le dimanche, on descendait dans la cour pendant une heure. On jouait comme des mômes. N'empêche que je me demandais pourquoi j'étais en prison alors que je n'avais rien fait. Le proxénète, c'était Marcel, pas moi ! Tout ça était aussi difficile à digérer que la soupe du soir... Les camarades me calmaient. Ils ont fini par me conseiller de travailler pour m'occuper et gagner un peu d'argent. Ça m'a fait du bien. J'ai retrouvé une sorte de tranquillité. Je me suis bien conduit pendant la durée de ma "cabane". Je n'étais ni un bagarreur ni une tête brûlée, juste un type un peu faiblard qui avait eu le tort de fréquenter des voyous...

A présent Auguste se taisait, hochant la tête, songeur. Il nous quitta un instant. Avec Pierrot je marchais dans l'allée centrale du petit cimetière. Le gravier crissait sous nos semelles. Pierrot m'avoua brusquement :
- Moi aussi j'aime les bars louches, l'ambiance, les truands, la castagne !.. Il avait l'air si farouche, soudain, que j'en frissonnai.
- Alors, vous aussi vous aimez cette atmosphère-là ?
Pierrot me regarda avec des yeux malicieux qui me rappelaient ceux d'un petit cochon que j'avais beaucoup aimé il y a bien longtemps dans une ferme.
- Pourquoi pas ? Comment vous expliquer... C'est une distraction, une sorte de drogue...
Une Porsche passa sur la route mal goudronnée. Pierrot la regarda avec convoitise :
- Ça, c'est de la bagnole !
J'approuvais.
Il se tourna vers moi, ne doutant pas que je pouvais m'en offrir une.
- Je ferais bien l'effort de séduire la femme qui conduirait une voiture comme ça même si la conductrice avait trente ans de plus que moi...
Ses yeux bleus étaient rivés aux miens.
- C'est vrai ! insista-t-il.
Il rêvait d'argent et de luxe... Pauvre diable ! Avec son visage ingrat il était bien incapable de séduire qui que ce soit. Et pour la tenue ce n'était pas plus reluisant : toujours mal fagoté, emmailloté dans ses vêtements trop serrés. On devinait qu'il aurait cette apparence-là même dans des habits du dimanche, si toutefois il en avait.

Il me raconta à son tour son histoire. Il s'était marié à l'âge de vingt ans. Son divorce avait été prononcé deux ans après.En fait le neveu était en fait aussi instable que l'oncle. Ces deux hommes n'avaient jamais connu la sécurité. Pendant la guerre d'Algérie Pierrot s'était retrouvé pendant dix mois caporal d'ordinaire dans les transmissions. Il avait la planque dans les cuisines mais il n'avait jamais dépassé son titre de caporal. Une fausse permission de huit jours l'avait empêché d'obtenir d'autres galons. Ce manque de discipline ne me surprenait pas trop. Grâce à des relations il avait réussi à se faire affecter en France quelques temps après.
Auguste revint vers nous sa pelle entre les mains. Il évoquait à nouveau son séjour à Fresnes. Il se souvenait tout à coup d'un drame : la chute d'un corps dans le vide depuis le deuxième étage et la mort d'un Africain, Amadou. Tout s'était passé très vite.
Je frémissais à mesure que l'ancien prisonnier me racontait cette histoire très dure.
- Je ne sais pas, dit Auguste, ce qui a amené le gardien et Amadou à se détester... En tout cas, un matin comme les autres, les portes des cellules se sont ouvertes à tous les étages. Je suis sorti dans le couloir pour attendre l'ordre d'avancer en file indienne. C'est alors que juste devant moi se produisit une scène à vous donner un infractus. voilà qu'Amadou, un type aux muscles énormes, saisit un gardien par les épaules, le passe par dessus la rambarde et le suspend dans le vide. La situation aurait été rigolote si Amadou n'avait pas menacé de lâcher le maton. Le gars pâlit. Amadou le titille :
- Dis que t'es un enculé ! Le maton, bien obligé, s'exécute. Il aurait dit n'importe quoi pour empêcher l'autre d'ouvrir les mains. Avec une sorte de jouissance dans la voix Amadou reprend :
- Alors si tu es un enculé t'as plus rien à faire ici ! Là-dessus il lâche le maton qui s'aplatit au rez-de-chaussée, comme un sac, avec un bruit terrible, un bruit impossible à oublier. Aux étages supérieurs tout le monde reste figé, tandis qu'Amadou se met à rire et se replace dans le rang. En bas on s'affole. Les gardiens viennent au secours de leur camarade. Le maton gémit sur le carrelage comme une bête blessée. Des coups de sifflets retentissent de partout. On demande le nom de celui qui a fait ça. Les prisonniers se taisent. Ils ne veulent pas dénoncer un camarade. Entre prisonniers, même de petite envergure, il y a une solidarité. Plutôt se faire couper la langue que de parler... De son côté Amadou sait ce qui arrivera aux autres s'il ne parle pas. Le voilà donc qui s'avance et se dénonce, précisant que le maton le harcèle tous les jours et qu'il lui a semblé tout à fait logique de le balancer dans le vide. Les matons l'ont aussitôt conduit dans la cellule des punis, le mitard. Là, ils se sont occupés de lui... Les hurlements traversaient les murs. Et puis on n'entendit plus rien. J'ai tout de suite compris qu'après les cris ce silence était un mauvais signe. Au bout de quelques minutes la porte du mitard s'ouvrit. Quatre gardiens en sortirent, l'air satisfait. L'un d'eux, d'un geste nerveux, passait une main sur l'autre, comme pour ôter quelque chose d'invisible. On a entendu un maton dire en essayant d'étouffer sa voix :
- Bon, il est mort accidentellement. L'affaire était close. Quand au gardien attaqué par Amadou, lui, il n'était pas mort. Mais il a eu les jambes brisées, paralysées pour de bon... Cette histoire me revient de temps en temps, surtout la nuit... Ça vous donne une idée de la tension qui règne entre détenus et gardiens.
Pierrot rit. Moi, je ne trouvais pas ça drôle.

Ce n'est que trois jours plus tard que je revins une nouvelle fois au cimetière. La vie des deux hommes ne changeait pas. Au fond, enfermés chaque jour sur ce terrain entouré de grillages et de hauts murs ils étaient toujours en prison. Ce jour-là Pierrot semblait de mauvaise humeur. Auguste binait une allée. Il ne bronchait pas tandis que son neveu parlait fort, comme un roquet qui aboie sans raison. Les fleurs s'efforçaient de donner une note de gaieté à cette journée malgré le brouillard qui descendait en nappes. Pierrot parlait durement à son oncle. Arrivée à quelques mètres, je compris qu'il était question de moi et du temps passé à me parler.
- Au lieu de blagasser tu ferais mieux de travailler. Le patron ne va pas tarder à venir !
Auguste courbait le dos sur son outil, sans répondre. C'était lui qui en réalité appartenait à l'espèce des faibles. C'était un pauvre type dominé par un neveu costaud et à la tête dure. Pierrot m'agaçait avec ses airs supérieurs. Il salissait Auguste et je n'aimais pas ça. Ce changement d'atmosphère ne me plaisait guère. Je tournai les talons. Une lueur de jalousie brillant dans ses petits yeux, Pierrot cria dans ma direction :
- Si vous avez besoin de parler, venez donc dans mon bureau !
Je ne répondis pas. Peut-être avait-il en tête l'idée de me séduire. Je préférai m'esquiver.

Quand je suis revenue quelques jours après il faisait un soleil de plomb et Pierrot éclatait de bonne humeur. Il nous proposa, à l'oncle et à moi, d'aller boire un grog chez l'Italien, sur la place du village.
Le mot "grog" étonna la patronne du bistrot.
- Pourquoi un grog ? Vous avez la grippe ?
D'autorité elle servit aux hommes deux demis et à moi une eau plate...
Notre conversation n'était pas tendue comme lors de mon dernier passage. Pierrot riait de toutes ses dents jaunies par le tabac.
Auguste en profita pour continuer son histoire.
- Le jour de ma libération est arrivé. J'avais trente-sept ans. J'ai laissé les murs de la prison derrière moi. Mais ils m'avaient collé cinq ans interdiction de séjour. Cinq ans hors de Paris ? Pas question ! Je me suis déniché un petit job dans une charcuterie du dix-huitième. Pendant six mois j'ai eu les mains dans la graisse, j'ai coupé les oreilles des cochons... J'en avais assez. En plus, voilà que dix-sept furoncles, oui, dix-sept ! me poussent sur les cuisses... En prime j'avais un panaris au doigt !.. Comme quoi la charcuterie c'est pas très sain !.. Et puis il y a aussi les couteaux, affûtés comme des guillotines. J'ai fini par me blesser, ce qui a entraîné un repos forcé puis mon départ définitif. Fini la charcuterie !..Pour changer, devinez où je suis allé ?.. dans le chocolat !.. chez Meunier...au bord de l'eau...

Fabriquer du chocolat, continua Auguste, c'est quand même autre chose que tripoter du cochon ! J'ai trouvé à me loger près de l'usine, au Café de la Marine. Mais je n'y ai jamais vu de marin... C'était une ancienne cantine de la chocolaterie transformée en hôtel que tenait un couple sympathique, Emile et Germaine. Pour moi ce fut une bonne période. Les distractions ne manquaient pas. La mairie organisait des fêtes en l'honneur des vieux ou des anciens combattants. On dansait parfois toute la nuit au son de l'accordéon. A la belle saison il y avait les courses cyclistes. Je jouais au foot... Bref j'avais tout pour être heureux... Tout ? Il y manquait du sentiment... Et voilà qu'un beau jour je rencontre Marcelle, une femme qui me plaît. Elle devait avoir dans les quarante-cinq ans. J'étais mordu. J'étais comme le poisson attiré par le ver bien dodu qui se tortille au bout de l'hameçon. Et là aussi, il y avait danger : Marcelle était en ménage avec un gitan, un Yougoslave... On avait nos petits rendez-vous en douce dans ma chambre. Mais, au bout de quatre mois, le gitan a fini par s'en rendre compte. Si j'avais insisté il m'aurait passé la lame de son couteau à travers le corps. Adieu Marcelle !.. Je l'aimais bien mais je tenais à la vie...

Auguste posa sur nous un regard vide. Il n'était plus tout à fait avec nous. Après quelques instants de silence il reprit :
- J'ai voulu me consoler avec Jacqueline, la serveuse du Café, une jolie blonde aux fesses rebondies ! Mais elle a repoussé toutes mes avances...
En fait, il ne me restait pas beaucoup de temps pour penser à la gaudriole, parce qu'en plus de mon emploi chez Meunier maintenant je travaillais la nuit à installer les étalages de trois marchés couverts. Je commençais à minuit et je terminais vers neuf heures du matin, pour revenir démonter les tables à dix-sept heures, une fois ma journée faite à la chocolaterie. Là je rentrais à l'hôtel. Pas besoin de berceuse pour m'endormir ! J'étais si fatigué que je m'effondrais comme une méduse. Cela m'a presque coûté la vie. Figurez-vous qu'un jour je me suis endormi avec une cigarette allumée au bec. Bien sûr elle est tombée sur le drap qui s'est mis à brûler lentement mais sûrement !.. La fumée gagnait. Heureusement qu'un camarade a vu cette masse blanchâtre sortir de ma chambre. Il a voulu ouvrir mais j'avais fermé à clef. Moi, à moitié asphyxié, je n'entendais même pas les coups de poing qu'il donnait dans ma porte. La fumée envahissait peu à peu l'escalier. Alors il est descendu avertir la grosse Germaine qui aussitôt est devenue comme folle. Emile, attiré par les cris de sa femme, est arrivé à son tour avec son passe-partout. Un passe-partout tourne dans la serrure. Germaine n'a fait qu'un bond. elle m'a secoué comme un prunier Sans résultat. Alors Emile m'a attrapé à bras le corps et m'a remué brutalement. Peu à peu, mes paupières se sont soulevées et j'ai découvert le dégâts. enfin l'incendie fut maîtrisé. Mais le feu continua à couver dans le coeur de Germaine. si elle ne porta pas plainte elle me demanda illico de quitter son hôtel.

Auguste se servit un verre de vin. Puis il reprit son récit :
- J'ai téléphoné à Pierrot. Je lui ai raconté ce qui m'arrivait. Il est venu me chercher avec sa moto.
Retour chez Charlot, tête basse. Le grand-frère n'a rien dit. Il est habitué à l'instabilité d'Auguste. Comme toujours il lui a proposé de partager la chambre de son fils.
- Mais, s'exclama Auguste, j'ai refusé pour ne pas déranger leurs habitudes ! J'ai préféré m'installer dans un abri, une espèce de cabanon au bout du jardin. On y a mis un matelas et j'ai dormi là-dedans pendant trois mois en attendant de trouver mieux... Un jour j'ai fait part à mon frère de ma décision d'aller loger dans un foyer pour immigrés. J'étais heureux de retrouver mon indépendance. Charlot ne m'a pas contredit. Il comprenait qu'un gars de mon âge veuille vivre sa vie. Il s'inquiétait quand même un peu, me faisait des recommandations. Je l'ai rassuré en riant :
- T'en fais pas !
Dehors quelques rares visiteurs, âgés pour la plupart, déambulaient dans les allées, portant un bouquet de fleurs ou un arrosoir. Auguste continuait son récit sans les voir :
- J'ai empoigné ma petite valise où quelques affaires personnelles souffraient du mal de vieillir. La moto a roulé pendant deux kilomètres. Pierrot poussait sa bécane au maximum. Parfois les gaz pétaradaient. Il fallait arriver au foyer avant la nuit. Pierrot m'a déposé devant la porte et est reparti aussitôt me laissant face à mon nouveau logement.

La plupart des immigrés qui occupaient le foyer étaient des Algériens. Avec eux je n'avais aucun problème. Nous avons vite fraternisé. Le malheur est venu de ce que j'ai loué un poste de télévision. Les autres, dans la chambre, se plaignaient du bruit ou bien ils parlaient en même temps que la télé fonctionnait. Je leur demandais de se taire au moment des informations mais rien n'y faisait. Alors le ton montait et ça virait à la dispute. Une pétition a tourné pour demander mon départ. Quelques jours plus tard le gérant m'a prié d'aller voir ailleurs... Ça n'arrive qu'à moi ces histoires-là !..
- Calme-toi !, dit Pierrot.

Avec un geste de dépit Auguste quitta la pièce. Il s'engagea dans une allée, s'arrêta à deux pas de la tombe de Grison. Je le suivis et restai un moment près de lui sincèrement touchée par sa malchance. Pierrot nous rejoignit. Il riait de son oncle :
- Bah, me confia-il, c'est un sacré loustic. Un bon à rien...
Je me raccrochais aux souvenirs de ces deux hommes comme un chien aux basques d'une veste. Je devais continuer à noter ce qu'ils me disaient pour en faire le récit. Je leur avais promis...

Pierrot était d'un naturel malicieux. Il se moquait souvent de son oncle. Un type curieux ce Pierrot. J'avais appris qu'il était diabétique.Comme beaucoup de personnes souffrant de cette maladie il se soignait seul. Chaque jour il se faisait une piqûre d'insuline. Il me raconta les premières fois, quand il ratait son coup, portant la main à ses lèvres comme s'il ressentait encore la douleur. J'étais impressionnée par ce courage quotidien.

Ces deux hommes m'apparaissaient comme des âmes en peine. Passagers d'une barque partie à la dérive ils étaient chahutés par les flots.
Pierrot me confia toutefois qu'il comptait bien ne pas rester toute sa vie à végéter dans ce cimetière pour chiens. Un peu plus loin Auguste s'était remis à creuser la terre fraîche, tout en ruminant son mal. Je souhaitai qu'un miracle vienne illuminer sa vie. En arrivant à sa hauteur je lui souris. A demi-mot je lui fis comprendre qu'il pouvait compter sur mon amitié.

Tandis que je marchais dans les allées Pierrot m'accompagnait. Le beau soleil m'enivrait mais mon compagnon semblait ne pas le ressentir, absorbé par son malaise. Il se tortillait les doigts, mâchonnait sa colère à propos de tout et de rien. Pour lui tout était noir sous le ciel bleu. J'avais beaucoup de peine à suivre ses propos. Sa voix ressemblait à sa démarche, lente et lourde. Au bout d'un moment il se tut, contemplant immobile le gravier de l'allée. Je manifestais mon impatience. Alors, changeant soudain d'humeur, Pierrot me raconta une petite anecdote pour me faire rire.
- Avec l'oncle, une fois on a fait une petite java à Paris. A cette époque je fréquentais Francine, une bretonne, une vraie de vraie, avec des joues rouges comme des cerises ! Elle sentait bon la campagne. Je la retrouvais dans un bar, "Chez Angèle", où nous avions nos habitudes, l'oncle et des gars du milieu, des maquereaux... Francine n'était pas farouche, elle se laissait peloter par tout le monde. J'aimais bien plonger la main dans son décolleté qui était bien ouvert. A quarante-cinq ans, elle avait gardé la peau douce... Donc, un soir, après avoir bien bu, on se retrouve tous les trois dans une chambre, l'oncle, Francine et moi. Francine se met à se pavaner sur le lit. Elle bombait les seins, montrait ses poils qui formaient un impressionnant triangle noir. Il y avait de quoi perdre la tête... Je n'ai pas pu tenir. Je lui ai sauté dessus et je me suis mis à la tripoter. A ce moment là, elle m'a dit à l'oreille :
- Pourquoi qu'Auguste ne coucherait pas avec nous ?

Voilà donc l'oncle qui se déshabille et nous rejoint dans le lit. Nous commençons à jouer du piano à quatre mains sur le corps de Francine qui apprécie... Ou du moins qui fait semblant, parce que, subitement, elle nous plaque, se rhabille et arrache les draps en se moquant de nous. Il faut dire que tous les deux, nus dans le même lit, on devait avoir l'air sacrément bêtes. Elle nous lance :
- Vous n'êtes que deux corniauds, j'me tire ! et elle claque la porte.
Vous parlez d'une histoire histoire !

Auguste s'approcha de nous. Il avait entendu.
- Tu lui causes de Francine !.. Manquait plus que ça !
Il se mit à rire, tandis que son neveu lui lançait :
- Tu n'es qu'un con !
Et se tournant vers moi Pierrot poursuivit :
- C'est vrai, il était comme un con en regardant la fille partir.
Mais Auguste continuait à rire, à mesure que le souvenir lui revenait.
- On se mélangeait les pinceaux, on finissait par se caresser l'un l'autre en croyant que c'était Francine !

Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire à mon tour en imaginant la scène.

Puisque nous en étions aux anecdotes Auguste y alla aussi de la sienne.
- Ça se passait à Montmartre. J'avais envie de faire sensation. Je chausse une paire de patins à roulettes et me voilà parti à descendre la Butte !.. J'ai terminé ma course folle sur les fesses, dans un magasin. Vous auriez vu la tête des deux petits vieux à l'intérieur. Je me suis arrêté juste à leurs pieds. J'avais le fond de culotte déchiré par ma glissade sur le macadam. Quelle rigolade !
Je lui demandai pourquoi il avait fait ça. Il redevint grave, réfléchit un instant et répondit :
- Je voulais montrer qu'à quarante ans on peut encore s'amuser !
Puis il y eut un long silence. Les deux hommes regrettaient de m'en avoir trop dit. Ce fut tout pour ce jour-là.

Une autre fois Auguste me raconta comment il en était venu à travailler au cimetière.
- Je connaissais l'ancien fossoyeur, Maurice. Un brave type mais alcoolique de première ! Bière et calva... Vous me direz la bière, dans un cimetière, c'est normal ! Bref, il se prenait les pieds dans les tombes et le gardien, qui s'appelait André, lui faisait des remontrances devant les visiteurs...
André ne pouvait pas supporter Maurice. Il a fini par le faire virer et m'a engagé à sa place. Un an après, André est mort d'un cancer : Pierrot s'est présenté et a été nommé gardien. Voilà comment on s'est retrouvé ici tous les deux. C'est drôle la vie, hein ?

Ce fut la dernière fois que je vis Auguste et Pierrot.
Plus tard j'appris qu'une société avait racheté le cimetière pour chiens du Vieux Villepinte... Mais, vingt-deux ans après, même si cela a été douloureux pour moi de remuer ces pelletées de souvenirs, j'ai tenu la promesse que je leur avais faite : j'ai mis sur le papier leurs propos truculents et dramatiques. En écrivant les péripéties de leurs vies j'ai pu oublier mes propres peines.
Aujourd'hui je me pose parfois cette terrible question : qui de mon cher petit Grison ou de ces deux hommes a connu ce qui correspond à cette triste formule : une vie de chien ?