Cet après-midi de septembre il pleuvait. Le gris prenait toute la place dans ma poitrine. Un gris plus sale que le ciel au-dessus de l'autoroute du Nord. Sous les trombes d'eau les essuie-glaces peinaient. Une peine qui rejoignait la mienne. Tout en roulant vite, je regrettais le petit cimetière d'Asnières, d'un accès plus facile. Au volant de ma grosse voiture je cogitais beaucoup. D'une main je caressais le bois rugueux du minuscule cercueil posé sur le siège de droite. Je me remémorais cette terrible matinée, la longue attente sur le trottoir devant le cabinet du vétérinaire. Je revoyais la silhouette lourde de la secrétaire "d'Animaux Service" m'annonçant un retard probable. J'ai dû patienter une heure dans son bureau. Des pas précipités claquaient sur le carrelage d'un long couloir, résonnant dans la petite pièce jaune où le vétérinaire avait fini par m'offrir un fauteuil. Enfin entra un homme aux cheveux grisonnants et drus, qui me serra la main. Il ordonna à l'une de ses assistantes d'aller chercher la dépouille de mon chien. J'avais envie de pleurer, mais un sursaut d'orgueil retenait me larmes. L'homme aux cheveux gris enleva le couvercle du petit cercueil. Sous la lumière crue qui tombait d'un grand abat-jour émaillé, la blancheur du tissu garnissant l'intérieur était éblouissante. L'assistante entra, tenant d'une main une petite chose enveloppée dans un sac-poubelle. Elle posa sans ménagement le petit paquet dans le cercueil. Ce sac tomba au fond de la boîte avec un bruit mou. Cette chose informe entourée de plastique bleu avait été mon petit caniche. Une partie de ma vie s'arrêtait là, prisonnière sous ce couvercle que l'on allait visser " par sécurité ". J'eus un dernier geste incontrôlé : avant que le vétérinaire ne commence à visser le couvercle, j'ai saisi son poignet et me suis entendu dire : Derrière mon dos le vétérinaire et son assistante restaient muets. J'ouvris le sac. J'aperçus le poil gris de ma miniature de caniche et, vision plus frappante encore, une patte crispée : cette petite patte que j'avais tenue si souvent entre mes doigts. Les ongles longs et noirs rappelaient alors étrangement ceux d'un rapace. Au fond du sac je vis un peu de laine rouge. Cela me rassura : c'était donc bien Grison qui était là puisque je reconnaissais ce lainage qu'il avait tant aimé. J'ai dit merci . Maintenant c'était fini. Grison était enfermé dans sa minuscule boite à côté de moi et nous roulions vers le cimetière. Je ne pleurais pas. C'est la pluie qui redoublait ("le ciel pleure pour toi, ma vieille !"). La mort si rapide de mon chien me paralysait, me glaçait le coeur. Mais surtout, je ne croyais pas encore à cette séparation. Je quittai l'autoroute par une bretelle qui fuyait pour traverser la campagne noyée. Des branchages et des feuilles se mêlaient à présent à la danse nerveuse des bourrasques. A travers le voile d'eau qui couvrait mon pare-brise apparurent bientôt deux rangées de peupliers bordant une ligne droite. Au bout, c'était le cimetière pour chiens du Vieux Villepinte. La pluie cessa brusquement. Sur le moment j'attachai peu d'importance aux deux hommes qui m'accueillirent. Non loin de l'entrée mes yeux tombèrent sur un tas de terre fraîchement remué. C'était là que Grison séjournerait désormais. Contre toute attente, un rayon de soleil illumina le cimetière. Ce fut alors que je vis Auguste. Paraissant avoir à peu près mon âge, il était vêtu d'un imperméable bleu et coiffé d'un béret fatigué qu'il retira pour me saluer. Il m'aida à envelopper le cercueil d'une toile en matière plastique. Lorsqu'il posa son doigt sur la ficelle pour la nouer, je remarquai son ongle sali de terre. Entre nous le silence dura quelques minutes. Puis il me conduisit à travers les allées. Les tombes se succédaient, avec leurs inscriptions touchantes. Les plus récentes, recouvertes d'un film d'eau de pluie, brillaient comme des miroirs. Je découvris ce qu'est un cimetière pour animaux. Je n'avais jamais pensé qu'un jour je marcherais entre ces tombes si petites et si bien entretenues. L'autre homme, qui s'appelait Pierrot, nous suivait silencieusement et comme courbé par le poids dérisoire du petit cercueil. Auguste me désigna d'un geste gauche l'emplacement de la tombe. Trois planches posées sur la petite fosse retenaient la terre gorgée d'eau. Le bruit de la terre jetée sur le cercueil résonnait dans ma tête. Chaque nouvelle pelletée me soulevait le coeur. Je ne pleurais toujours pas, regardant sans les voir les gestes du fossoyeur, la pelle entre ses grosses mains, son rythme régulier. Mon air grave devait impressionner les deux hommes, pourtant habitués à ces scènes tristes. Auguste ne parlait pas. Il savait que la mort d'un chien fait souffrir. J'obéissais au silence qui régnait dans le petit cimetière. Je laissai bientôt le fossoyeur à sa besogne pour retrouver Pierrot, le gardien. Il était installé devant une table, dans une sorte de maisonnette en bois. C'était l'endroit où l'on réglait les factures. Pierrot eut l'attitude digne et grave qui convenait. Je lui dis qu'il fallait prévoir un caveau. Nous nous mîmes d'accord pour la semaine suivante. Il fallait passer par la voie hiérarchique... C'est ainsi que je revis pour la seconde fois ces deux hommes. Nous allions avec le temps devenir amis, une amitié qui peu à peu rendrait moins tristes mes visites au cimetière. Celles-ci devinrent bientôt une habitude. J'avais l'impression d'être fidèle à la mémoire de Grison. Je l'étais à ma façon car pour atténuer ma peine je ne m'attardais pas sur sa tombe, me tenant à quelques mètres. Les deux gardiens me racontaient leur vie. Celle d'Auguste était assez sordide. J'appris que Pierrot était son neveu. C'était lui qui aidait l'oncle à se souvenir : - Ah ! Oui ! Tu as raison. Raconte-lui ! Et Auguste, me fixant de ses grands yeux bleus naïfs, racontait. Je quittai le deux hommes en leur promettant de revenir. Dans les regards de l'oncle et du neveu, il y avait beaucoup de chaleur et un peu de surprise. Je devinais des interrogations dans leur silence. Apparemment j'apportais dans leur vie une sorte de petit bouleversement. Avec un sourire qui découvrait des dents abîmées, Pierrot m'avoua finalement sa sympathie. La voix grave, railleuse de l'oncle ajouta : Je retournais en souriant vers la tombe de Grison. Ce petit chien m'avait beaucoup aimée. De retour à Paris, dans ma chambre d'hôtel je m'effondrais en larmes. Grison me manquait cruellement. Seuls ceux qui ont aimé un animal connaissent cette peine profonde. Quelques jours plus tard, je retournai à Villepinte. Le vieux village avec son club équestre, sa petite église, son bistrot tenu par un italien, devenait familier. Je me dis qu'un jour de printemps je peindrais ce décor de théâtre. L'église étant fermée à clef à cause des vols, je ne pus m'y recueillir et je pris tout de suite la direction du cimetière. Dès mon arrivée je reconnus sur le bord du trottoir la maigre silhouette d'Auguste, un cache-nez autour du cou. Il poussait ce jour-là une petite montagne de feuilles mortes dans une brouette. Quand il m'aperçut, il se redressa et sourit. Ses yeux me fixaient. En descendant de voiture, je sentis le vent s'engouffrer sous mon imperméable. Les peupliers courbaient leur haute silhouette. Leurs branches formaient un arc parfait, toutes penchées du même côté. En une seconde je fus transie. Le vent soufflait à travers le cimetière où aucun obstacle faisait paravent. Dans l'encadrement de la porte de la maisonnette Pierrot se tenait à l'abri. Il fumait une cigarette jaune et toussait en se raclant bruyamment la gorge. Il s'effaça pour me laisser entrer. La première pièce était sombre, lugubre, encombrée de petits cercueils. C'était Pierrot qui était chargé de tapisser l'intérieur de ces boîtes insolites. Sa gaîté naturelle jurait avec l'atmosphère du lieu. Avec ses cheveux en désordre, légèrement bouclés autour de sa tête lunaire, il me faisait sourire. Il me tendit la main et je sentis dans sa voix quelque chose de rassurant, comme pour me faire oublier ma peine. Auguste arriva un instant après. Il claquait des dents. Il secouait ses bras et les croisait sur sa maigre poitrine. La paume de ses mains s'aplatissait en claques sur son veston. Sans cesse il recommençait ce geste. Les deux hommes ne se ressemblaient pas. L'un était dodu, l'autre maigre. Pierrot, avec ses cheveux blonds, était du genre tendre. Auguste avait le type méditerranéen. Ses cheveux étaient noirs mais ses grands yeux faisaient penser à du verre bleuté. J'étais assise face à Pierrot qui trônait sur son fauteuil comme un directeur. L'oncle s'installa sur le deuxième fauteuil en bois. Nous bavardâmes. Dehors de rares visiteurs fleurissaient quelques tombes. L'oncle fumait obstinément. Il avait envie de raconter des histoires. Il ramenait tout à lui, comme on ramène les couvertures sous son nez pendant les nuits froides. Je l'écoutais avec attention pour ne pas perdre un mot, une expression... Sa mère, Julie, avait été une jolie femme. C'était d'elle qu'il tenait sa chevelure brune et ses yeux bleus. Il sortit de la poche de son veston une photographie jaunie. De son doigt terreux il désigna son père et sa mère. J'étais saisie par la ressemblance entre le père et le fils. Remarquant chez le père une certaine finesse je lui en fis part. Un rictus se dessina sur ses lèvres et il avoua que ce père, soi-disant distingué, ne l'avait jamais reconnu. Sa mère ne l'avait d'ailleurs pas épousé. Un silence gênant suivit cette confidence. Alors Pierrot prit le relais, ses yeux ne croisant que très peu les miens, soit par timidité, soit par gêne. Son regard se portait ailleurs, sur les petits cercueils, sur son oncle. Il ne choisissait pas ses mots, construisant son histoire à la volée, sans trop réfléchir. Parfois l'oncle l'approuvait par un éclat de rire qui rebondissait sur les vitres, éclaboussant la pièce. Julie avait donc été jolie, très jolie même. Elle avait connu du monde, et même Maurice Chevalier. En fait, Julie avait fréquenté beaucoup d'hommes avant d'en épouser un. Je ne bronchais pas sur ma chaise. A l'intérieur de la cabane, le froid humide tirait la peau et durcissait les muscles. Pierrot allumait cigarette sur cigarette. Son oncle l'imitait. La pièce se remplissait d'une fumée épaisse. Auguste prononçait des mots à la fois drôles et mélancoliques. Parfois on le sentait proche des larmes. Il disait ses rêveries comme on glane au hasard dans un champ les épis et les mauvaises herbes. Il faisait sans cesse machine arrière, aussi décousu dans ses pensées que sa vie avait été instable. Auguste avait eu un frère et deux soeurs. Son frère, Charlot, vivait toujours à Villepinte mais ses soeurs étaient mortes. Leurs ombres planèrent un moment dans la cabane glaciale. Tout en suivant le fil du récit je ne pouvais m'empêcher de penser aux minuscules ossements dont était rempli le cimetière. Certains devaient être blanchis depuis longtemps. J'avais l'impression que nous étions imprégnés par la mort des animaux.A l'intérieur de la cabane des ombres se faufilaient, se mêlaient aux volutes épaisses des Gitanes maïs. N'y tenant plus, j'avouais que j'avais de l'asthme. Aussitôt les deux cigarettes s'écrasèrent dans un cendrier débordant. Auguste ne lâcha pas pour autant le fil de son passé. Il me libérait d'une peur. Il parlait vite et j'avais du mal à enregistrer toutes ses phrases. Je me rendis compte que beaucoup de détails m'échappaient. Il se tut un moment, perdu dans ses souvenirs. Tour à tour je regardais ces deux hommes contents d'être étroitement réunis dans ce qui avait été leur vie. Mes yeux rencontraient souvent ceux d'Auguste mais je ne ne suis pas sûre que lui me voyait. Il poursuivit son récit : - Donc, Charlot, le père de Pierrot, quitta Paris en 1948, pour venir habiter Villepinte, un chouette village à l'époque. C'était un grand bonhomme, solide sur ses pieds, toujours de bonne humeur. - Mais non, ça c'était avant la guerre ! Tu mélanges tout. Je comprenais qu'Auguste tirait de sa mémoire des souvenirs qui s'imposaient sans beaucoup de suite. Pierrot se leva. Il fit quelques allées et venues dans les deux minuscules pièces séparées par une mince cloison de bois. Malgré son allure nonchalante je sentais sa nervosité : il devait avoir une envie dévorante d'allumer une Gitane. -Après la guerre, poursuivit Auguste, on passait nos vacances à Sainte-Beuve-Rivière, à côté de Neufchâtel-en-Braie, à cinquante kilomètres de Rouen... Je l'encourageai en disant que j'aimais beaucoup la Normandie, berceau d'une partie de ma famille. Le fossoyeur, sans m'écouter, pointait le menton vers son neveu, avec un petit rire maladroit. - Tu te souviens, Pierrot, comme on se marrait ? Ils se retrouvèrent dans leur rêve lointain qu'ils vivaient encore. Le ciel descendait et tirait une ligne grise juste au-dessus des petites tombes. Le craquement de nos sièges se transmettait au plancher. Dans l'obscurité nos visages devenaient blafards. Je proposai aux deux hommes de reprendre le fil de leurs souvenirs le lendemain. Nous avions pris une décision insolite : je leur avais promis de raconter un jour leur vie... Dehors le vent était tombé. Je cueillis en passant près de la grille une fleur rouge au rosier sauvage. Elle était déjà un peu fanée. Au bord de la route certains thuyas restaient verts, d'autres mouraient sans raison apparente.Pleurant mon Grison, lui aussi bien mort, j'allai déposer la rose sur sa tombe. Les yeux fixés sur cette fleur je gardais le silence. C'était à mon tour de me souvenir. Peu à peu le cimetière se vida. Bientôt il ne resta plus qu'Auguste finissant de biner au pied d'un arbuste. La grande porte grinça de fatigue, ainsi que grincent toutes les portes des cimetières, comme sous l'effet d'une théâtralité dérisoire... Pierrot achevait sa dernière ronde. Dès que je fus sortie, il boucla le cadenas. Avant que le moteur de ma voiture ne démarre, nous échangeâmes un geste amical. Bizarrement, je pensais que mon caniche était en sécurité derrière les grilles. Je roulais doucement pour apercevoir encore la tombe de Grison, toute simple, sans pierre tombale, avec juste son nom écrit en grosses lettres noires. Je me disais que bientôt j'allais acheter une plaque blanche où je ferais graver : " Ici repose un ange fait chien ". Cette épitaphe s'était présentée spontanément à mon esprit. Pourquoi les bêtes ne seraient-elles pas des anges ? Cela ne me dérangeait pas de penser cette chose bizarre. On sait si peu de choses sur ces êtres mythiques et sur nos petits compagnons... Comme beaucoup de mes semblables je croyais à l'affection de l'animal plus qu'à celle de certains êtres humains. Le lendemain je revins au cimetière et allai directement sur la tombe de Grison. Mais je m'éloignais vite, ne pouvant retenir mes larmes. - On a de la chance, il fait chaud !.. Puis il fut question des moyens de transport. Il ne possédait pas le permis de conduire. Auguste non plus, qui roulait à bicyclette. Nous regagnâmes tous les trois la cabane aux cercueils vides. Je supportais mal la vue de ces boîtes qu'on avait cru bon de peindre en marron. J'entrai la première et m'assis dans le même fauteuil que la veille. Derrière les vitres, le soleil inondait le cimetière. Auguste retira son béret qu'il posa sur ses genoux. Il avait l'air un peu gêné. Je l'encourageai à reprendre l'histoire de sa vie. Mais voilà, depuis la veille, il avait dormi longtemps et cela lui embrouillait les idées. Je crus bon de le remettre sur les rails : Il se dévalorisait constamment, se traitant même parfois de noms orduriers. Les grands yeux bleus d'Auguste se tournaient vers son neveu : Le silence se prolongeait. Les yeux d'Auguste se dirigeaient tantôt sur moi, tantôt sur son neveu. Comme d'habitude, nous sommes sortis ensemble dans le petit cimetière. Après quelques minutes passées sur la tombe de Grison, je suis revenue vers les deux hommes. Ils allumaient déjà leurs cigarettes... C'était le moment de partir. Le lendemain le soleil éclatait encore. Il y avait de l'or dans les feuilles des arbres. A mon arrivée, la grille du cimetière était ouverte. La lumière jouait joliment avec les pierres tombales. J'aperçus Pierrot près de la cabane. Puis Auguste se présenta au milieu de l'allée, tout souriant, l'air confiant et plus rassuré que la veille. S'être confié l'avait requinqué. Pierrot nous rejoignit. Il suivait Auguste comme un chien, avec cette allure nonchalante qui trahit l'homme sans énergie. Nous n'échangeâmes cette fois-là que des banalités. Le jour suivant j'arrivai au moment où Auguste finissait de préparer une nouvelle tombe. Il étalait le ciment avec beaucoup d'adresse. Le petit caveau était destiné à un chat. Pierrot, fasciné, regardait travailler son oncle. Auguste sauta hors du trou avec une agilité inattendue, évitant adroitement de piétiner le ciment frais. Pierrot écoutait, le visage serein. Il paraissait encore plus gros sous son pull épais. Comme toujours, ses doigts s'animaient, brutalisant une fleur fanée dont les pétales s'éparpillaient sur les mailles trop larges du tricot gris. L'oncle continuait le récit de sa vie. une phrase revenait souvent : " Je me retrouvais sans travail ". En fait, il était resté six mois chez son frère. J'essayais de comprendre cet homme qui avait connu des difficultés à n'en plus finir. Le fossoyeur n'accusait pas la malchance. Il semblait penser que le destin lui réservait depuis toujours un sort funeste, l'écrasait, l'entraînait vers sa perte. Peut-être ne savait-il pas bien se défendre ? Peut-être ne comprenait-il pas que, comme nous tous, il était responsable de sa vie ? Surtout, le monde moderne allait trop vite pour lui. Comme autrefois à l'école "il ne suivait pas". Mais il n'en voulait à personne. Je quittai l'ombre de la baraque pour aller me recueillir sur la tombe de Grison. Les rayons du soleil s'attardaient sur mes épaules. Ce petit plaisir me réconfortait. L'oncle et le neveu m'avaient rejointe. J'eus droit à une visite guidée sous un beau soleil. Ils me montrèrent ce qui avait été la tombe de la chienne de Serge Gainsbourg : un trou béant dans la terre noire. Le chanteur avait retiré les restes pour les inhumer à la campagne afin qu'ils reposent près de lui dans sa grande maison. Je remarquai le nom d'autres personnes qui m'étaient connues. Une sculpture impressionnante, plus haute que mon mètre cinquante-cinq, représentait un chien loup. Auguste me montra du doigt un énorme rosier. Je marchai jusqu'à la tombe pour en savoir plus. L'inscription était à demi effacée. Je déchiffrai tout de même : Mes visites au cimetière de Villepinte étaient devenues quotidiennes. Sans doute ma peine était moins vive. Je l'acceptais peu à peu. Quand Auguste, occupé à creuser une tombe, m'apercevait il se redressait en souriant et abandonnait un moment son outil pour parler de choses et d'autres avec moi. Enfin au bout de quelques jours il reprit son récit : Pierrot chercha à me rassurer : Mon sang se réchauffe. Je remonte sur mon tabouret. Et dix minutes après, à force de trinquer avec Marcel, nous étions redevenus potes comme avant. Fuifuite, heureuse comme tout, nous embrasse à tour de rôle. Elle offre aussi une tournée générale... Auguste revivait la scène avec intensité. Il s'y croyait et on s'y croyait tous les trois. A présent Auguste se taisait, hochant la tête, songeur. Il nous quitta un instant. Avec Pierrot je marchais dans l'allée centrale du petit cimetière. Le gravier crissait sous nos semelles. Pierrot m'avoua brusquement : Il me raconta à son tour son histoire. Il s'était marié à l'âge de vingt ans. Son divorce avait été prononcé deux ans après.En fait le neveu était en fait aussi instable que l'oncle. Ces deux hommes n'avaient jamais connu la sécurité. Pendant la guerre d'Algérie Pierrot s'était retrouvé pendant dix mois caporal d'ordinaire dans les transmissions. Il avait la planque dans les cuisines mais il n'avait jamais dépassé son titre de caporal. Une fausse permission de huit jours l'avait empêché d'obtenir d'autres galons. Ce manque de discipline ne me surprenait pas trop. Grâce à des relations il avait réussi à se faire affecter en France quelques temps après. Ce n'est que trois jours plus tard que je revins une nouvelle fois au cimetière. La vie des deux hommes ne changeait pas. Au fond, enfermés chaque jour sur ce terrain entouré de grillages et de hauts murs ils étaient toujours en prison. Ce jour-là Pierrot semblait de mauvaise humeur. Auguste binait une allée. Il ne bronchait pas tandis que son neveu parlait fort, comme un roquet qui aboie sans raison. Les fleurs s'efforçaient de donner une note de gaieté à cette journée malgré le brouillard qui descendait en nappes. Pierrot parlait durement à son oncle. Arrivée à quelques mètres, je compris qu'il était question de moi et du temps passé à me parler. Quand je suis revenue quelques jours après il faisait un soleil de plomb et Pierrot éclatait de bonne humeur. Il nous proposa, à l'oncle et à moi, d'aller boire un grog chez l'Italien, sur la place du village. Fabriquer du chocolat, continua Auguste, c'est quand même autre chose que tripoter du cochon ! J'ai trouvé à me loger près de l'usine, au Café de la Marine. Mais je n'y ai jamais vu de marin... C'était une ancienne cantine de la chocolaterie transformée en hôtel que tenait un couple sympathique, Emile et Germaine. Pour moi ce fut une bonne période. Les distractions ne manquaient pas. La mairie organisait des fêtes en l'honneur des vieux ou des anciens combattants. On dansait parfois toute la nuit au son de l'accordéon. A la belle saison il y avait les courses cyclistes. Je jouais au foot... Bref j'avais tout pour être heureux... Tout ? Il y manquait du sentiment... Et voilà qu'un beau jour je rencontre Marcelle, une femme qui me plaît. Elle devait avoir dans les quarante-cinq ans. J'étais mordu. J'étais comme le poisson attiré par le ver bien dodu qui se tortille au bout de l'hameçon. Et là aussi, il y avait danger : Marcelle était en ménage avec un gitan, un Yougoslave... On avait nos petits rendez-vous en douce dans ma chambre. Mais, au bout de quatre mois, le gitan a fini par s'en rendre compte. Si j'avais insisté il m'aurait passé la lame de son couteau à travers le corps. Adieu Marcelle !.. Je l'aimais bien mais je tenais à la vie... Auguste posa sur nous un regard vide. Il n'était plus tout à fait avec nous. Après quelques instants de silence il reprit : Auguste se servit un verre de vin. Puis il reprit son récit : La plupart des immigrés qui occupaient le foyer étaient des Algériens. Avec eux je n'avais aucun problème. Nous avons vite fraternisé. Le malheur est venu de ce que j'ai loué un poste de télévision. Les autres, dans la chambre, se plaignaient du bruit ou bien ils parlaient en même temps que la télé fonctionnait. Je leur demandais de se taire au moment des informations mais rien n'y faisait. Alors le ton montait et ça virait à la dispute. Une pétition a tourné pour demander mon départ. Quelques jours plus tard le gérant m'a prié d'aller voir ailleurs... Ça n'arrive qu'à moi ces histoires-là !.. Avec un geste de dépit Auguste quitta la pièce. Il s'engagea dans une allée, s'arrêta à deux pas de la tombe de Grison. Je le suivis et restai un moment près de lui sincèrement touchée par sa malchance. Pierrot nous rejoignit. Il riait de son oncle : Pierrot était d'un naturel malicieux. Il se moquait souvent de son oncle. Un type curieux ce Pierrot. J'avais appris qu'il était diabétique.Comme beaucoup de personnes souffrant de cette maladie il se soignait seul. Chaque jour il se faisait une piqûre d'insuline. Il me raconta les premières fois, quand il ratait son coup, portant la main à ses lèvres comme s'il ressentait encore la douleur. J'étais impressionnée par ce courage quotidien. Ces deux hommes m'apparaissaient comme des âmes en peine. Passagers d'une barque partie à la dérive ils étaient chahutés par les flots. Tandis que je marchais dans les allées Pierrot m'accompagnait. Le beau soleil m'enivrait mais mon compagnon semblait ne pas le ressentir, absorbé par son malaise. Il se tortillait les doigts, mâchonnait sa colère à propos de tout et de rien. Pour lui tout était noir sous le ciel bleu. J'avais beaucoup de peine à suivre ses propos. Sa voix ressemblait à sa démarche, lente et lourde. Au bout d'un moment il se tut, contemplant immobile le gravier de l'allée. Je manifestais mon impatience. Alors, changeant soudain d'humeur, Pierrot me raconta une petite anecdote pour me faire rire. Voilà donc l'oncle qui se déshabille et nous rejoint dans le lit. Nous commençons à jouer du piano à quatre mains sur le corps de Francine qui apprécie... Ou du moins qui fait semblant, parce que, subitement, elle nous plaque, se rhabille et arrache les draps en se moquant de nous. Il faut dire que tous les deux, nus dans le même lit, on devait avoir l'air sacrément bêtes. Elle nous lance : Auguste s'approcha de nous. Il avait entendu. Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire à mon tour en imaginant la scène. Puisque nous en étions aux anecdotes Auguste y alla aussi de la sienne. Une autre fois Auguste me raconta comment il en était venu à travailler au cimetière. Ce fut la dernière fois que je vis Auguste et Pierrot. |